21/01/2017 09:50 | Lien permanent | Commentaires (0)

Froid à la malléole

De dos, dans les bourrasques de neige du centre – ville, elles avaient l’air de deux gamines clonées. Mêmes doudounes à capuche bordée de fourrure, mêmes jeans serrés sur d’interminables jambes d’araignées. Pourtant, malgré sa silhouette gracile, une mère contemporaine en hiver ne peut pas se confondre avec sa fille. Ce qui la trahit? Sa paire de bottes aux pieds. Je regardais le duo lutter contre le vent et je pouvais parfaitement imaginer le dialogue au moment de sortir de la maison. «Quoi? Tu as vu le temps qu’il fait dehors? Tu ne peux pas sortir les chevilles nues!» - «Oh arrêêêête, mamaaaaan… On en a parlé mille fois, c’est trop moche, les chausseeeettes.» Je les ai dépassées juste pour vérifier. Bingo! Celle en baskets blanches avait dans les 13 ans et sa maman, elle, ne claquait pas des dents.

La tendance dure depuis quelques saisons déjà et je ne m’en lasse pas. Toutes ces chevilles nues à hauteur de pavé ne cessent de me fasciner, comme une bande de vulnérabilité, entre la basket et le pantalon, posée en jalon de reconnaissance tribale. Il y a quelques années, lors des défilés des fashion weeks, il existait aussi une sorte d’aristocratie de la cheville nue. Les rédactrices américaines les plus en vue, celles du premier rang, se faisaient un point d’honneur d’enfiler leurs escarpins à même la peau, février ou pas, pour bien montrer qu’un chauffeur les attendait au bord de chaque trottoir et que leur quête de l’allure parfaite ne saurait se plier à de vulgaires considérations de météo. Nous autres de la presse suisse, pour la plupart coincées dans les espaces debout tout derrière, courrions d’un lieu à l’autre en derbies plats, avec chaussettes renforcées pour éviter les cloques. Aujourd’hui, bien de ces stars d’alors sont descendues sur terre, forcées, en raison du trafic démentiel et des coupures budgétaires même dans leurs journaux, à découvrir parfois le métro et, partant, à se chausser plus efficace. Peu importe: c’est toujours à ces belles créatures hors réalité que je pense en voyant les filles et les garçons qui se gèlent les malléoles.

Car, au fond, le mécanisme de labellisation identitaire est pareil. J’ai interrogé bien des jeunes de ma sphère affective et tous tiennent le même discours. Oui, il fait froid. Oui, c’est un peu ridicule. Oui, ils mettent par ailleurs vingt bonnets (à pompon) et 15 écharpes. Oui, tous leurs copains s’habillent ainsi. Non, ils ne mettront pas de chaussette. Pourquoi? Les actuels jeans moulants-collants se roulottent en bas, ce qui dégage la cheville; cette règle ne souffre aucune entrave. Mais ce n’est pas tant une histoire de couleurs ou de motifs visibles… Plutôt une affaire de fluidité de la ligne. Imaginez seulement que l’on puisse deviner la trace du haut de la chaussette en raison du léger renflement sous le denim à tiers mollet… Quelle horreur! Un tel risque est simplement inenvisageable. On a du style ou on n’en a pas.

 

18/01/2017 09:56 | Lien permanent | Commentaires (0)

Petits cadeaux du quotidien

Ce n'est rien: une peccadille, un agacement, une épine dans le pied. Personne n'est mort, ni même malade, on ne va pas en faire un plat, on se contente de respirer profondément, avec le ventre. Alors voilà l'affaire: j'ai trouvé le moyen d'oublier ma valise d'une nuit dans le train de Zurich. Vous voyez comment ça se passe: un wagon bondé de fin de journée, on case la valise entre deux rangées de sièges, on la perd de vue et de tête à force de pianoter sur son ordinateur et, arrivé sur le quai de gare, on se retourne soudain vers le train qui s'ébranle, yeux tout ronds et bouche à l'identique: noooooon! La valise est déjà en train de filer vers Kloten.

Je vous passe le formulaire électronique qui ne comprend rien et le numéro d'urgence à 2,3 Fr la minute, alors que l'employé vous fait tout épeler trois fois. Pas grave, on continue à respirer avec le ventre. La tête en l'air se retrouve ensuite mains vides à Zürich, 17 minutes avant la fermeture des magasins et 47 minutes avant son rendez-vous à dîner. Rafle chez Globus, juste en face de la gare. Et là soudain, c'est comme un ciel d'éclaircie. Incroyable ce que les vendeuses déploient comme ressources, alors que, devant la caisse, je réfléchis à voix haute aux indispensables de la nuit d'une femme. J'achète une crème hydratante? La dame me glisse des échantillons de fond de teint «ça va vous dépanner! Je vous donne une goutte de parfum, aussi?". Au rayon lingerie, on me propose des collants en soldes; à celui des brosses à cheveux, je ressors avec de mini sachets de shampooing. Merci, grand merci mesdames - votre sollicitude réchauffe! La solidarité féminine en cas de panne d'efficacité d'une membre de la tribu m'a surprise et touchée…

Du coup, en sortant du magasin avec mon nécessaire reconstitué, je suis tombée sur une étudiante ukrainienne. Elle vendait d'horribles bricoles bariolées pour financer ses études et parlait un français châtié à l'accent chantant. Pouvais-je lui refuser une main secourable alors que je venais de bénéficier de jolis gestes spontanés? J'ai acheté deux stylos en bois et des œufs peints en porte-clés. Elle m'a dit «Vous avez bon cœur, Madame» - Hum, si elle savait… Mais je me suis dit que c’était bien que les cadeaux ne poussent pas seulement aux pieds des sapins.

Doux Noël à vous!

 

Noël chinois

Corne d'abondance! Dans les pages des magazines spécialisés ou moins, sur les sites, sur les écrans et les placards publicitaires, on mange des yeux. Langoustines à l'estragon, suprêmes de pintade, chapon farci au foie gras et noisette, verrines betterave et chèvre, coquilles Saint-Jacques en terrine, tartare de saumon sur blini tiède, toasts briochés au beurre d'algues et radis noir… J'arrête? J'arrête! Vous avez raison, rien ne sert de se monter les papilles en attendant le réveillon, parce que, quoi qu'en dise la rumeur gourmande, le soir venu, au pied du sapin, on va tous se retrouver avec le menu traditionnel suisse. Mais si, vous savez bien: la fondue chinoise. Ne faites pas semblant d'avoir oublié depuis l'an dernier! Tous les rayons alimentation le confirment: à Noël, en Suisse, on fait bouillir des morceaux de viande dans du bouillon et on les trempe ensuite dans de la mayonnaise aromatisée. Facile, vite fait, maintenant on peut passer aux cadeaux…

Dans l'absolu, je suis prête à apprécier cette potée sympathique qui permet de recycler les longues fourchettes à trois dents. Mais de grâce, pas à Noël! Pas le seul soir de l'année où les rituels du monde entier exhument des saveurs héritées des temps anciens, visant à inscrire l'homme contemporain dans son histoire intime. En France, on mange des fruits de mer. Dans le monde anglophone on découpe cérémonieusement de la volaille et on avale du pudding noir à base de noix et de lard. En Provence, on enchaîne 13 desserts, un pour chaque apôtre, le dernier pour Jésus. Là d'où je viens, on mange de la carpe panée en triant vaillamment les arêtes. Et pendant que le monde renoue avec ses racines, en Suisse, on sort le caquelon et chacun se débrouille avec ses lanières de bidoche crues, selon une (absence de) recette à la mode depuis à peine vingt ans.

Passons sur l'incongruité d'avoir comme coutume locale un plat au nom exotique - ça, c'est plutôt rigolo. Ce qui m'attriste, c'est le défaitisme que ce choix trahit. Servir de la fondue chinoise, c'est admettre qu'un festin, c'est vraiment trop de boulot. C'est accepter aussi que les membres de la tablée ont des goûts forcément irréconciliables, alors que ce système de self-service permet à chacun de faire ce qui lui plaît. Y compris au végétarien allergique au gluten, qui peut sucer sa carotte cuite à rien. La fondue chinoise, c'est le plus petit dénominateur commun de la gastronomie, le contraire même de l'idée du partage.

En même temps, la Suisse, experte du pragmatisme, du compromis et de la médiation, a ainsi spontanément opté pour un menu à son image. Reste à savoir si tant de bon sens est compatible avec l'esprit festif. Brin de folie, reste avec nous.