06/02/2017 16:51 | Lien permanent | Commentaires (0)

Danse à plat

Serait-ce le fait d’être allée seule au cinéma, ce soir-là? Ou le froid et les courants d’air dans cette salle londonienne? Toujours est-il que je n’ai pas été happée, comme tout le monde semble l’être, par la magie La la Land. J’ai trouvé que les saisons qui découpent la comédie musicale tiraient en longueur - malgré les airs de jazz, malgré les amours douces-amères, malgré les rêves fragiles, si enclins à se briser. Et cet hiver qui revient deux fois, comme une cinquième étape dans l’année, alors que l’on croyait arriver à la fin… Pffff, je me suis blottie plus serré dans mon écharpe.

C’est sans doute cette posture ni dedans ni vraiment dehors qui m’a rendue attentive à des détails totalement secondaires à l’intrigue. J’ai par exemple beaucoup regardé les chaussures d’Emma Stone. Et j’ai donc le plaisir de clamer que si la romance endosse un charme un peu vintage, le personnage de Mia a les pieds solidement plantés dans la sensibilité contemporaine. Je vous parle ici du rapport aux talons. Les journaux anglais bruissent ces temps de la polémique réveillée par une employée qui a dénoncé les consignes vestimentaires de son patron et a refusé de se rendre au travail en escarpins. A-t-on le droit d’imposer des objets de torture? Toutes les femmes surélevées sont-elles des victimes consentantes du machisme ambiant? Il y en a des pages et des pages…

Et pendant ce temps, Emma Stone danse sur grand écran. Jonglant allégrement avec ses souliers. Pour sortir entre copines et défier la nuit, elle chausse des sandales à lanières. Quand elle claudique ensuite, aux petites heures du matin sur un trottoir loin de tout, les spectatrices souffrent avec elle, reconnaissant dans leur chair chacun des points de frottement. Oh, une fée qui a mal aux pieds… Dans une autre séquence, elle fait claquer avec aplomb ses babies à talon large. Quant à la fameuse scène de la petite robe jaune, la belle aux pieds ailés s’assied sans autre manière sur un banc public pour enfiler des Richelieu bicolores. Que c’est joyeux et frais, une femme qui danse à plat… Même que Ryan Gosling, galant, lui porte son cabas, avec les chaussures de rechange.

Alors – outre la bonne humeur – ce que je vais retenir du film, c’est le grand sac rempli de chaussures. Pour avoir sous la main la liberté de ses pieds: pouvoir grimper en hauteur en cas d’envie de cliqueter, descendre au ras du bitume pour des sauts primesautiers ou tout autre variante d’un altimètre qu’il ne faut jamais se laisser dicter. Pourquoi choisir? Il suffit de changer en cours de route, toujours prête à danser sur les chemins de la vie.

 

30/01/2017 10:30 | Lien permanent | Commentaires (0)

Quelle crinière au vent ?

C’était une heure de pointe comme il y en a 24 par jour, sur le quai du Montblanc, la semaine dernière. Pare-choc contre pare-choc, vue sur le Léman transformé en mer du Nord, avec vagues à écume et embruns par-dessus le muret. Xi Jinping s’exprimait à l’ONU, ce qui expliquait une partie du trafic englué (comme s’il fallait une explication) et moi j’étais sur le point de sortir mon roman au volant, tellement on faisait du surplace (on se rassure: je ne l’ai pas fait). C’est alors que des voix suaves et enjouées ont jailli de ma radio de bord: La Première recevait Lizza Mazzone, la plus jeune élue verte au Conseil national de Genève. Il était question de rendre les gestes écologiques attrayants, de cesser d’en faire de laborieuses corvées, mais de les aborder plutôt en source de joie et de convivialité. Fort bien: à moi les légumes du marché!

Sauf qu’il n’a pas été question des délices de janvier à base de choux de Bruxelles (j’ai une nouvelle recette aux noisettes concassées) ou de chicorée rouge, ce qui aurait pu s’avérer assez tentant. Non, éloge a amplement été fait du déplacement à vélo, avec accent très insistant sur le plaisir des cheveux au vent. Bon sang, Lizza Mazzone était-elle en duplex des Seychelles? Était-elle seulement sortie dans la rue pour se rendre au studio? Moi, j’arborais un bonnet dodu et des gants doublés, même dans mon habitacle chauffé, c’est dire si la perspective d’aller me geler les mèches en pédalant me paraissait séduisante…

Entendons-nous. Je suis totalement persuadée que la généralisation du vélo est une vraie option – surtout dans les villes à plat. J’ai d’ailleurs le plaisir de partager mon quotidien avec une nuée de cyclistes passionnés, qui dorment pratiquement en enlaçant leur deux-roues. Mais quand ils enfourchent leur bécane ces jours, je les supplie d’être raisonnables et de monter dans une bonne vieille voiture à l’ancienne, celle qui protège du froid comme (tout de même un peu) des collisions. Et je peux vous assurer qu’en guise de cheveux au vent, ils portent une cagoule sous leur casque et qu’ils mettent deux heures à dégeler quand ils rentrent à la maison. Ce que je veux dire? C’est qu’actuellement, même coincée en plein bouchon au milieu des gaz d’échappement, je n’échangerais pas une seconde mon petit espace confortable, calfeutré contre les furies du monde, pour la vulnérabilité d’une libellule à deux roues. Je suis prête à parier que je ne suis pas la seule auditrice dans ce cas. S’ils veulent convaincre, les partis écologiques seraient bien inspirés de mettre la pédale douce sur les clichés romantiques et d’ajuster un peu leur discours. Allez, juste en fin janvier.

21/01/2017 09:50 | Lien permanent | Commentaires (0)

Froid à la malléole

De dos, dans les bourrasques de neige du centre – ville, elles avaient l’air de deux gamines clonées. Mêmes doudounes à capuche bordée de fourrure, mêmes jeans serrés sur d’interminables jambes d’araignées. Pourtant, malgré sa silhouette gracile, une mère contemporaine en hiver ne peut pas se confondre avec sa fille. Ce qui la trahit? Sa paire de bottes aux pieds. Je regardais le duo lutter contre le vent et je pouvais parfaitement imaginer le dialogue au moment de sortir de la maison. «Quoi? Tu as vu le temps qu’il fait dehors? Tu ne peux pas sortir les chevilles nues!» - «Oh arrêêêête, mamaaaaan… On en a parlé mille fois, c’est trop moche, les chausseeeettes.» Je les ai dépassées juste pour vérifier. Bingo! Celle en baskets blanches avait dans les 13 ans et sa maman, elle, ne claquait pas des dents.

La tendance dure depuis quelques saisons déjà et je ne m’en lasse pas. Toutes ces chevilles nues à hauteur de pavé ne cessent de me fasciner, comme une bande de vulnérabilité, entre la basket et le pantalon, posée en jalon de reconnaissance tribale. Il y a quelques années, lors des défilés des fashion weeks, il existait aussi une sorte d’aristocratie de la cheville nue. Les rédactrices américaines les plus en vue, celles du premier rang, se faisaient un point d’honneur d’enfiler leurs escarpins à même la peau, février ou pas, pour bien montrer qu’un chauffeur les attendait au bord de chaque trottoir et que leur quête de l’allure parfaite ne saurait se plier à de vulgaires considérations de météo. Nous autres de la presse suisse, pour la plupart coincées dans les espaces debout tout derrière, courrions d’un lieu à l’autre en derbies plats, avec chaussettes renforcées pour éviter les cloques. Aujourd’hui, bien de ces stars d’alors sont descendues sur terre, forcées, en raison du trafic démentiel et des coupures budgétaires même dans leurs journaux, à découvrir parfois le métro et, partant, à se chausser plus efficace. Peu importe: c’est toujours à ces belles créatures hors réalité que je pense en voyant les filles et les garçons qui se gèlent les malléoles.

Car, au fond, le mécanisme de labellisation identitaire est pareil. J’ai interrogé bien des jeunes de ma sphère affective et tous tiennent le même discours. Oui, il fait froid. Oui, c’est un peu ridicule. Oui, ils mettent par ailleurs vingt bonnets (à pompon) et 15 écharpes. Oui, tous leurs copains s’habillent ainsi. Non, ils ne mettront pas de chaussette. Pourquoi? Les actuels jeans moulants-collants se roulottent en bas, ce qui dégage la cheville; cette règle ne souffre aucune entrave. Mais ce n’est pas tant une histoire de couleurs ou de motifs visibles… Plutôt une affaire de fluidité de la ligne. Imaginez seulement que l’on puisse deviner la trace du haut de la chaussette en raison du léger renflement sous le denim à tiers mollet… Quelle horreur! Un tel risque est simplement inenvisageable. On a du style ou on n’en a pas.