08/04/2017 16:15 | Lien permanent | Commentaires (0)

Ma vie en flouté

Comment ça, je suis trop nette pour être prise en photo ? C’est bien cela, n’est-ce pas, qu’insinuent toutes ces marques de cosmétiques qui lancent des produits filtrant, lissant, floutant pour permettre aux gens d’enfin ressembler à quelque chose en photo. A une petite nuance près: à force de ressembler à tout le monde, on va finir par ne plus se ressembler à soi…

Mais foin de mauvaise tête, soyons ouverts à la folle modernité du monde qui bouge. Essayons! Après tout, avec les écrans à haute définition, on peut repérer même la papule qui a décidé de sortir dans une semaine… Au rayon donc! Une marque anglaise propose un «photography fluid» qui réfléchit la lumière et fait rayonner le teint. Soit. Chez un autre label (très chic d’origine japonaise), le sérum magique se présente dans un flacon opaque, rosé comme la bonne humeur. Le liquide laiteux (comme un frappé fraises sans excès de fraises) recouvre la peau d’une fine pellicule unifiante, qui – effectivement – donne l’illusion d’un teint frais et plastifié, le temps d’un instant. On retrouve bientôt, en l’état, ses pores, ses ridules, ses brillances (ses années ?) mais qu’importe : le déclencheur  a fait son job, l’écran affiche un visage lisse comme une affiche publicitaire. Hier, quand on voulait améliorer sa mine sur une image, on lui appliquait un traitement photoshop; aujourd’hui, on se photoshoppe à même la peau avant le selfie d'usage. Bienvenue dans le monde merveilleux des bloggeuses à la beauté instantanée qui pousse en pot.

J’ai une idée: et si on arrêtait tous de se photographier à l’âge de 22 ans… Après, il va falloir des produits de plus en plus radicaux pour faire illusion, non? Le stade suivant ? La cape d’invisibilité de Harry Potter, pour couvrir, ni vu ni connu, tous les gens trop vieux ou trop laids pour figurer en photo. On ne va tout de même pas se gâcher les albums de vacances!

En attendant de me faire effacer des images publiques, je m’entraîne déjà avec de bons vieux trucs tous simples pour ne pas enlaidir les photos. Ne pas sourire large (toujours trop de dents). Baisser le menton (pour cacher les narines). Pousser la tête légèrement en avant (ça évite le double menton). Ne pas faire de grimace (ce n’est jamais drôle). Pffff, quel boulot !

Une fois gommées les aspérités du visage, va-t-on aussi inventer des produits à flouter les états d’âmes? Avec un teint de porcelaine et des émotions sous-vide, on va tous être parfaits, lisses et décoratifs, les uns à côté des autres. Quelle chance, je me réjouis déjà…

 

07/04/2017 16:15 | Lien permanent | Commentaires (0)

Il y a quelqu’un?

Il y a quelqu’un?

Ma nouvelle copine milanaise s’appelle Federica. Depuis un mois, le 28 février très exactement, nous entretenons une correspondance touffue et civile, avec force remerciements d’avance et salutations respectueuses, parfois même des allusions à la météo qu’il fait ici ou là-bas.

Tout a commencé quand, de passage à Londres, j’ai acheté un sac à dos, en cadeau pour mon homme, las de porter son ordinateur sur une seule épaule. L’objet de cuir était siglé d’une marque initialement réputée pour ses carnets à couverture noire, inspirés du cuir de taupe du XIXsiècle («Mole skin» en anglais), et active maintenant dans toute une gamme d’accessoires nomades. Las! Une bretelle n’a pas tardé à céder, sous le poids conjugué de l’informatique et de la presse papier (mais on ne va pas refaire ici le débat sur la lourdeur des médias imprimés…). Comme la marque est connue pour son élégance à l’esprit classique, je me suis courtoisement adressée au service après-vente, sis en Italie. Une employée dénommée Federica m’a répondu de suite: «Dear Renata… etc.». Je devais remplir un formulaire et trouver le numéro du produit, agrafé au fond d’une poche - soit. J’ai renvoyé les informations à «Chère Federica». Depuis, nous ne nous somme plus perdues de clavier, car il manquait toujours une bricole ou une autre au dossier : une photo de la partie abîmée, par exemple. Ah oui, et aussi le numéro de catalogue. Mais bien volontiers! Ma requête ayant finalement été approuvée, Federica, affable, m’a suggéré d’aller échanger la marchandise dans la boutique où je l’avais achetée. Nouveau message: «Désolée, Federica, je ne repasse pas par l’aéroport Gatwick ces prochains jours, puis-je retirer l’objet dans un point de vente suisse?» Oups, Federica est désolée, mais ça ne marche hélas pas comme ça. Elle m’avertit donc qu’elle envoie le sac par courrier, me donne un code pour suivre le trajet du colis et me demande de lui réécrire dès réception pour qu’un livreur vienne récupérer à la maison le produit initial et défectueux… Woaw, ça, c’est du service!

J’en étais là, la semaine dernière, à m’ébaubir sur les bons offices – certes tortueux - des marques fiables et le luxe chaleureux des relations personnalisées, quand le fameux paquet est arrivé. J’ai filé au guichet postal, comme une gamine se précipiterait vers la cheminée à Noël après des semaines d’attente. Déballage fiévreux… Et zut! C’était le mauvais modèle, une besace à la place du sac à dos. Devais-je à mon tour envoyer des chocolats à ma correspondante, pour lui expliquer en douceur et sucre que ben non, on n’y était pas encore, au bout de cette histoire? J’ai renoncé, pris mon souffle, et renvoyé un énième message signalant l’erreur et, hum, si ce n’est pas trop demander, serait-il possible d’obtenir le bon modèle…? J’ai eu ma réponse par retour de mail: Federica me signale que la méprise est mienne (référence de catalogue erronée) mais que ce n’est pas grave, le nouvel envoi postal est en cours…

Devant tant de flegme et de professionnalisme imperturbable, j’ai un doute, un vertige: vais-je vraiment, un jour, arriver à mes fins? Tout ce suivi impeccable n’est-il qu’un leurre pour que je renonce, de mails lasse? Dis-moi Federica, es-tu un robot?

 

 ps. en ce glorieux jour du 9 avril, j'ai la joie d'annoncer que le bon sac à dos est arrivée! Sauts allègres et clappements de mains! J'ai naturellement écrit dare-dare à Federica pour lui confirmer la bonne nouvelle et lui dire qu'elle pouvait envoyer le livreur chercher le sac abîmé et la sacoche envoyée par erreur. C'est Lorena qui m'a répondu (Federica doit être en vacances). Elle est contente que je sois contente et me dis que je peux garder tous les sacs. Yahoooo! Les humains sont décidément mieux que les robots.

25/03/2017 16:52 | Lien permanent | Commentaires (0)

Un amour d’axolotl

La femelle s'appelle David, le mâle Blanche-Rose. Voilà le genre d’humour qui met en joie le coiffeur que je fréquente avec grande assiduité. Toutes les six semaines, j’ai droit, en prime d’un rafraîchissement du brun de mes mèches, à un épisode supplémentaire de la vie palpitante d’un couple d’axolotls dans leur aquarium. A ce stade, ça relève du feuilleton, avec des espoirs, des drames et des surprises dans le noir. J’ai donc le plaisir de vous annoncer que je suis en passe de virer spécialiste de la faune amphibienne d’appartement.

Mon instruction a commencé lors du choix de l’aquarium, il y a des mois déjà, alors que je portais des cheveux coupés juste sous l’oreille. Le fallait-il très grand ou gigantesque? Que trouve-t-on en seconde main auprès des amateurs? Comment maintenir la température de l’eau? Et c’est là que l’on apprend que l’étonnante bestiole couronnée de branchies en touffes aime son bain à 16 degrés, ce qui relève de l’exploit dans un appartement même frugalement chauffé. J’ai suggéré l’adjonction régulière de glaçons, mais il semblerait qu’un système transitant par le réfrigérateur présente une alternative. Et il y a la question du sable, difficile à nettoyer. Celle aussi des cavernes artificielles, qu’il faut assez larges pour que David n’y griffe pas sa tendre peau sans écaille. Je passe rapidement sur les diverses étapes (autant d’obstacles) conduisant à l’amour passionné de mon coloriste pour son animal de compagnie. Sachez juste que mes cheveux ont aujourd’hui atteint l’épaule, ce qui en dit long sur le temps investi… Or la relation avec des ambystomatidés semble assez frustrante, car la réciprocité sentimentale est des plus discrètes. La bestiole s’immobilise telle Loth en statue de sel dès qu’un humain approche. De plus, elle ne se montre pas plus reconnaissante que cela quand son propriétaire livre des vermisseaux vivants, pourtant élevés par lui-même (malgré une répugnance spontanée) dans un compartiment du réfrigérateur. Le malheureux homme en est à épier ses deux nouveaux amis dans le noir, espérant voler ainsi quelques instants d’intimité. A désespérer, je vous dis… Il faudrait que les chiens proposent des cours de formation aux axolotls, pour leur montrer ce que les humains attendent en matière d’échange affectif: un coup de langue sur la main, une petite danse du bonheur, un frétillement de queue… Quelque chose, quoi!

En attendant quelques émotions partagées, le néanmoins heureux propriétaire du couple aquatique caresse des projets de descendance. Il se voit déjà surprendre la parade amoureuse et parle de ce délicat moment où se cristallise le mystère de la vie: les spermaphores libérés par le mâle font comme une fleur dans le bassin et la femelle vient se positionner dessus pour le capter dans son cloaque. Je crois que je vais me faire teindre les cheveux en blond, juste pour avoir un prétexte à avancer mon rendez-vous: ce suspens sentimental devient tout à fait intenable. A quoi sert encore la télévision, quand on possède un aquarium ?