29/04/2017 11:42 | Lien permanent | Commentaires (0)

Pour sept heures en plus

A la louche, le week-end dernier, les Lausannois ont gagné près de 1000 jours de vie. Enfin, pas tous: le bonus revient au 27 000 qui ont martelé le macadam, yeux exorbités, cœur dans la gorge, bouche en rictus, sur les épreuves de 2, 4, 10 ou 20 kilomètres. Vous en étiez et vous vous êtes vu mourir et arrivant enfin sur la piste d’athlétisme bleue du stade de Coubertin? Où vous avez laissé vos tripes et votre sève énergétique dans le sprint final? En fait, pas du tout: coureurs fous, vous étiez en train de vous rallonger l'existence. Ce qu'il y a de bien, avec les études scientifiques, c'est qu'on en trouve toujours une qui va dans le sens de ce qu'on a envie de croire. Autant dire que j'adore celle-ci et ne résiste pas au plaisir de vous la raconter.

On savait depuis longtemps le sport bénéfique pour la santé – jusque-là, pas de scoop. Or une étude géante de l’Université d’Iowa vient de remouliner les résultats de recherches précédentes et il en ressort que la course à pied est l’unique pratique qui augmente significativement la durée de vie. Il semblerait que ce soit lié à ce mouvement précis où la carcasse humaine s’ébranle en rythme, supportant son propre poids sans aucune aide extérieure (pas étonnant que ça fasse si mal…). Mais il y a mieux: à en croire algorithmes et big data, il n’y a pas besoin de courir ni longtemps, ni bien, ni vite - juste régulièrement. A partir de là, dès 5 minutes par jour, les coureurs vivent plus longtemps que tout le monde, même s'ils fument, s'envoient des hamburgers garnis de mayonnaise et abusent de la petite arvine. Je vous ressers un verre?

À ce stade, les sceptiques se mettent à râler: oui mais bon, s’il faut bousiller une heure en sueur pour espérer en gratter une autre, vaut ce vraiment la peine? La science est catégorique: oui, car le gain escompté est d’un rapport de 1 à 7. Certes, c’est statistique, mais mieux que la loterie, non? Par les temps qui courent (ha, ha), vous en connaissez beaucoup, des investissements où le rendement est de 700 pour cent?

Je n'étais pas à Lausanne dimanche dernier, pendant que ma tribu luttait contre le chrono. En déplacement à Prague, j'ai tout de même couru dans le matin cristallin, le long de la Moldau. Je suis passée devant des bébés géants en bronze, œuvre de l’artiste David Cerny, avant de sortir de ville en trois enjambées le long des façades cubistes. Ensuite? Des canards le bec encore enfoui dans les plumes, un pêcheur solitaire, une pluie de pétales de cerisier alors que je n’étais même pas en train de me marier. Franchement? Il m’est arrivé de sacrifier des moments autrement plus désagréables. Et j’espère que mes sept heures de rab tomberont sur un jour de printemps en tous points pareil.

 

 

24/04/2017 10:12 | Lien permanent | Commentaires (0)

Sur le dos d’un chameau

Ce printemps, dans un parc du centre-ville, de grosses bosses bien rondes ont poussé sur la pelouse. Là où, hier, il n’y avait que gazon plat rasé de frais, trônent aujourd’hui des monticules élégamment géométriques, toujours aussi bien entretenus, mais… comment dire? On sent que le geste de nettoyage est soudain plus laborieux. En traversant la promenade l’autre jour, je regardais un jardinier hisser sa tondeuse cahin-caha jusqu’au sommet de la butte: il surveillait chaque brin vert, tout juste s’il ne mesurait pas la longueur pour s’assurer qu’elle était égale à la voisine. Je n’en jurerais pas, mais je sentais à la crispation de ses lèvres qu’il aurait eu envie de marmonner des mots que la bonne éducation réprouve. J’ai ressenti beaucoup de compassion pour ce monsieur: moi aussi, je tire cette même tête à chaque fois que mon homme me demande de rafraîchir sa coupe de cheveux… On a beau régler la tondeuse sur 5, on n’est jamais vraiment sûr de la régularité d’une surface convexe.

J’ai un doute: ces bosses paysagères sont-elles bien utiles? Ce n’est pas comme si la promenade était trop facile d’entretien: avec ses bassins et sa cascade, ses statues à contourner, ses buis jolis, ses charmilles taillées en arcades, ses plates-bandes qui changent sans cesse de couleurs, on pourrait postuler que les services de la ville disposent d’un terrain de jeu suffisamment varié pour ne pas lasser leurs jolies mains vertes. Eh bien non: ils se sont construit des bosses, comme un jeu d’obstacles. Serait-ce pour ménager des supports naturels aux dos bronzeurs qui viendraient s’étendre là durant la pause de midi? Une ère de distraction pour les mômes qui voudraient escalader un chameau vert? Tu parles! La pelouse est évidemment interdite d’accès, merci de rester sur les bancs. J’ai une autre piste: Peut-être est-ce là l’idée d’un policier sadique qui invente des punitions destinées aux mineurs qui se seraient fait coller des heures de travail d’intérêt général?

Je crains que l’affaire ne soit au final qu’une tocade à la mode. Sans doute là l’influence du Rolex Center, de l’EPFL, qui a instauré, dès son inauguration en 2010, le sol ondulant comme nouvelle norme esthétique (là aussi, le personnel d’entretien doit dire merci…). Variations sur ce thème, les amateurs de design ont aussi vu se multiplier les tapis à la surface irrégulière, avec des motifs en diverses longueurs de poils ou carrément des excroissances, comme ces poufs intégrés au revêtement. Je soupçonne donc mon parc familier de seulement essayer de faire genre. Le design fait gazon. Le concept végétal. L’interrogation philosophique de la chlorophylle.

Moi, je suis une fille toute simple: une belle glycine odorante suffit à mon bonheur printanier.

 

 

15/04/2017 14:22 | Lien permanent | Commentaires (0)

Allumez les œufs!

Là d’où je viens, en Europe centrale, on dit qu’il faut absolument s’acheter un habit neuf pour Pâques – une bricole suffit -, faute de quoi l’agneau risque de crotter l’imprévoyant, le condamnant ainsi à une année sale et nauséabonde. Il semblerait que le dicton soit un dérivé imagé et un brin irrévérencieux de l’exode des Juifs d’Egypte et du sacrifice rituel qui le commémore: le jeune bélier, piégé, terrifié et sentant le couteau sur sa gorge, finissait invariablement par relâcher ses sphincters, maculant ses bourreaux. Qui, du coup, avaient besoin de vêtements de rechange. Pour la plupart d’entre nous, chrétiens, juifs ou ce que vous voulez, les agneaux et les cabris pascaux  se présentent sous forme de gigot et autres fricassées, soit sans grand risque de souillure, à condition de se méfier, comme toujours, de la sauce.

N’empêche: je pense à cet adage chaque année au printemps, quand les rayons se remplissent de nouveautés. Il doit y avoir une pulsion saisonnière, qui – au-delà de l’anecdote scatologiquement utilitaire – incite à se réinventer une allure, en même temps que percent les tulipes et que les bêtes à poils muent pour arborer leur fourrure légère. Pour donc me connecter au grand cycle de la nature et obéir aux traditions de mon enfance (et accessoirement pour avoir un prétexte à lèche-vitrines), je suis partie en ville. Et j’en suis revenue – à ma propre grande stupéfaction – avec un T-shirt en soie jaune. Jaune comme un passage piéton, jaune comme un pissenlit, jaune comme une omelette. D’accord, il se vendait à prix cassé, mais même l’ami styliste qui l’avait dessiné, et qui était justement en boutique ce matin-là, en est resté un peu éberlué. «Tu te prépares pour le Tour de France?» m’a-t-il demandé. C’est que, normalement, il me voit plutôt hésiter entre le noir et le gris sombre.

Je n’ai pas encore osé mettre mon nouvel habit de lumière. Mais il me colle la bonne humeur à chaque fois que j’ouvre ma penderie. Je crois que je vais l’étrenner demain, jour de la chasse aux œufs. Je vais être aussi criarde et bariolée qu’un œuf peint dans une école enfantine, je vais pouvoir me cacher dans un buisson de forsythia, je vais éclipser le soleil. Et avec cela, Madame? Un pantalon vert épinard frais, peut-être? C’est drôle que des couleurs aussi laides fassent autant plaisir à voir quand les beaux jours reviennent.