19/03/2016 11:25 | Lien permanent | Commentaires (0)

Baisers duveteux

Au-dessus des sièges du train émergeaient deux têtes blanches, ébouriffées comme des nids de Pâques - on aurait presque eu envie d'y chercher des œufs en chocolat. Ces deux têtes se penchaient l'une vers l'autre, se secouaient en riant, et qui s'approchait pouvait voir des visages affables et des regards espiègles. On aurait dit deux gosses qui venaient de faire une sottise ensemble. Alors, quand le couple de petits vieux s'est tendrement blotti ensemble, j'ai dû me retenir d’aller les rejoindre le temps d’un câlin collectif, juste pour les remercier de montrer que la vie peut - oui, zut, il n’y a pas de raison - être joyeuse longtemps.
Je sortais en effet du vernissage, à Zurich, d'un livre sur les femmes qui vieillissent en beauté, écrit par ma collègue et amie Silvia Aeschbach («Bienvenue au club, l’art de vieillir expliqué aux débutantes» - en allemand seulement). Elle décrit avec humeur les phases de dégringolade inévitables dès 40 ans et propose des moyens de résister. À la soirée, il n'y avait que des femmes; et elles «échangeaient», comme disent les psys et le personnel médical. Echange qui m'a permis d'apprendre que «ménopause» se dit «Wechseljahre». Il y a du vocabulaire qu'on préfère ne pas connaître. Une participante racontait que l’âge lui était un jour tombé dessus à la Migros, quand elle a réalisé ne plus avoir le bras assez long pour lire le ticket de caisse. Pour une autre, c'était une montée de chaleur en pleine réunion professionnelle. Une troisième disait qu’il fallait faire attention aux vêtements: une robe sans manche, ça ne rajeunit personne…
A ce stade, je suis retournée au buffet, me servir un verre de mousseux et un brownie maison. Pffff, c'est grave docteur, si on a omis de lister tous les neurones disparus et muscles atrophiés depuis l'âge de pointe de 20 ans?

On va me dire que je suis dans le déni, que la parole est libératoire et que la communauté des femmes offre un cocon chaleureux. C’est possible, mais je n'y crois pas. Je sais bien que, globalement, on ne va pas vers le mieux. Cependant préfère avancer un peu à l’aveuglette, avec l’idée que chaque jour présente un nouveau départ et un éventail de possibles. Trop mal aux articulations pour persévérer au tennis? Mettez-vous au yoga! Mais de grâce, pas de listes de bobos, d'organes en panne et de cartographie détaillée de nouvelles rides. Courage, futures vieilles, mes sœurs! On respire et on pense à la dame duveteuse du train qui bécotait son doux hibou favori. On garde sa bonne humeur pour que, quand on en sera là, on soit au moins mignonnes tout plein.

15/03/2016 11:27 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le piège de l’escargot

Ouf, ce soir, ç’en est fini du Salon de l’auto… Ne vous méprenez pas: je n’ai rien contre ce bouquet annuel de carrosseries rutilantes. La journaliste que je suis apprécie d’avoir, à portée de bloc-notes, le gratin de la vrombissante création mondiale. La consommatrice que je suis aussi se réjouit de faire du lèche-pare-brise en se demandant s’il n’est pas temps de troquer la monospace familiale contre un cabriolet décapotable, maintenant qu’il n’y a plus de trottinettes d’enfants à entasser dans le coffre. Bref, tout va bien: salons de l’auto, de l’horlogerie, du meuble à Milan, des antiquaires à Lausanne – même combat, vivent les belles choses sur lesquelles s’extasier.

Mais avec le Salon de l’auto, il y tout de même un menu problème de logistique: nous ne sommes pas loin du moment où l’accès au dit salon va faire effet de contre-publicité virulente au monde merveilleux de la voiture. Je vois bien à quel point il est malaisé, philosophiquement, de demander aux multiples adorateurs de la déesse à quatre roues de se déplacer en train pour aller pratiquer leur culte, mais là, durant dix jours, l’autoroute Lausanne-Genève ressemble à un cortège d’escargots vieillissants. L’exact inverse de ce qui fait rêver les rouleurs en mécaniques.

Samedi dernier, j’ai vécu le piège à gastéropodes en direct. J’ai pris le volant sous la neige crachotante et sur la chaussée glissante, pour aller chercher mon homme à l’aéroport. La naïve! Durant de longues douzaines de minutes en escargot-j’avance, escargot-je-fais-du-surplace, j’ai eu tout loisir d’observer les voitures en panne ou sorties de la route, au son lointain des sirènes de police. Pas génial, comme promo… Enfin arrivée (avec un retard à peu près acceptable) en vue de Cointrin, je me suis trouvée doublement coincée: la sortie de l’aéroport était condamnée et les taxis genevois bloquaient la route en protestation contre Uber. Et hop, 90 minutes de plus au compteur, pour refaire le tour du quartier via le CERN et la France voisine. Sérénité et amour du prochain: heureusement que la radio diffusait de la bonne musique. Le Salon de l’auto, lui, imperturbable dans son immeuble surplombant cette gabegie, n’en exposait pas moins brillamment ses beautés. N’empêche: il est des moments où le plus convaincu des automobilistes peine à se rappeler pourquoi il n’est pas en train de lire son journal, une tasse de café à la main, dans un wagon ponctuel.

Ce samedi matin-là, je me suis sentie comme une rescapée de deux visions désespérément révolues. D’une part, ce mirage qui nous incitait à croire que chacun allait plus vite dans sa petite auto. D’autre part, cette idée romantique où le vol en avion représentait un événement d’exception, que la famille aimante saluait en allant cueillir l’aventurier jet-lagué à l’arrivée. Le mien, de héros du jour, aurait tout eu à gagner à rallier sa douche, puis son lit, par ses propres moyens. «Parfois, le monde va trop vite pour moi» – me disais-je, tous freins plantés, parfaitement immobile au sein du bouchon.

12/03/2016 12:50 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le piège de l’escargot

Ouf, ce soir, ç’en est fini du Salon de l’auto… Ne vous méprenez pas: je n’ai rien contre ce bouquet annuel de carrosseries rutilantes. La journaliste que je suis apprécie d’avoir, à portée de bloc-notes, le gratin de la vrombissante création mondiale. La consommatrice que je suis aussi se réjouit de faire du lèche-pare-brise en se demandant s’il n’est pas temps de troquer la monospace familiale contre un cabriolet décapotable, maintenant qu’il n’y a plus de trottinettes d’enfants à entasser dans le coffre. Bref, tout va bien: salons de l’auto, de l’horlogerie, du meuble à Milan, des antiquaires à Lausanne – même combat, vivent les belles choses sur lesquelles s’extasier.

Mais avec le Salon de l’auto, il y tout de même un menu problème de logistique: nous ne sommes pas loin du moment où l’accès au dit salon va faire effet de contre-publicité virulente au monde merveilleux de la voiture. Je vois bien à quel point il est malaisé, philosophiquement, de demander aux multiples adorateurs de la déesse à quatre roues de se déplacer en train pour aller pratiquer leur culte, mais là, durant dix jours, l’autoroute Lausanne-Genève ressemble à un cortège d’escargots vieillissants. L’exact inverse de ce qui fait rêver les rouleurs en mécaniques.

Samedi dernier, j’ai vécu le piège à gastéropodes en direct. J’ai pris le volant sous la neige crachotante et sur la chaussée glissante, pour aller chercher mon homme à l’aéroport. La naïve! Durant de longues douzaines de minutes en escargot-j’avance, escargot-je-fais-du-surplace, j’ai eu tout loisir d’observer les voitures en panne ou sorties de la route, au son lointain des sirènes de police. Pas génial, comme promo… Enfin arrivée (avec un retard à peu près acceptable) en vue de Cointrin, je me suis trouvée doublement coincée: la sortie de l’aéroport était condamnée et les taxis genevois bloquaient la route en protestation contre Uber. Et hop, 90 minutes de plus au compteur, pour refaire le tour du quartier via le CERN et la France voisine. Sérénité et amour du prochain: heureusement que la radio diffusait de la bonne musique. Le Salon de l’auto, lui, imperturbable dans son immeuble surplombant cette gabegie, n’en exposait pas moins brillamment ses beautés. N’empêche: il est des moments où le plus convaincu des automobilistes peine à se rappeler pourquoi il n’est pas en train de lire son journal, une tasse de café à la main, dans un wagon ponctuel.

Ce samedi matin-là, je me suis sentie comme une rescapée de deux visions désespérément révolues. D’une part, ce mirage qui nous incitait à croire que chacun allait plus vite dans sa petite auto. D’autre part, cette idée romantique où le vol en avion représentait un événement d’exception, que la famille aimante saluait en allant cueillir l’aventurier jet-lagué à l’arrivée. Le mien, de héros du jour, aurait tout eu à gagner à rallier sa douche, puis son lit, par ses propres moyens. «Parfois, le monde va trop vite pour moi» – me disais-je, tous freins plantés, parfaitement immobile au sein du bouchon.