02/05/2016 10:37 | Lien permanent | Commentaires (0)

L’instinct nourricier

Panne en rase campagne… Ce jour-là, l’InterCity a planté sur les freins au milieu des pâturages fribourgeois et il n’est plus reparti. Ça arrive rarement, mais ça arrive. Les pendulaires de fin de journée, à forte majorité de messieurs cravatés et de dames en talons, n’ont d’abord pas pipé mot. On sentait que, tant qu’une connexion Internet efficace les reliait au reste de la planète, les minutes supplémentaires engrangées allaient permettre de rattraper le retard dans la gestion de la messagerie électronique – presque une aubaine, cette plage de travail en bonus! Tout le monde cliquetait donc à tout va, sans un regard pour les vaches décorativement plantées dans le paysage, tout étonnées de ce train qui avait cessé de passer.
Sauf que la panne a duré. Longtemps. Et passée la demi-heure, un humain coincé dans un wagon immobile commence à s’agiter, même s’il dispose d’un ordinateur et d’une prise électrique de première classe pour le maintenir chargé. C’est alors qu’émerge le fond de l’âme, que l’important se met à primer sur l’urgent. Et qu’est-ce qui est décisif dans ces instants-là? Qu’est-ce qui justifie les appels d’urgence et teinte d’angoisse le fond des prunelles? La bouffe, pardi! Nous sommes tous encore repus de midi, même pas égarés sans provisions au milieu d’un désert et nous savons que les CFF ne vont pas nous laisser dépérir… Pourtant l’appel vital du ventre reste le premier réflexe de l’homme prisonnier. Là, un père au téléphone donne le mode d’emploi des pâtes («Sors la grande casserole, remplis-la aux trois quarts d’eau…»). Ailleurs, une mère dicte la liste des victuailles à aller acheter vite fait, puisqu’elle-même n’aura plus le temps de passer au supermarché. A côté, une brune bien mise négocie l’heure de rendez-vous au restaurant. Plus loin, un rejeton au bout du fil s’inquiète de ce qu’il y aura dans son assiette et à quelle heure: il a déjà faim et sa nourricière attitrée ne sait même pas quand son mode de locomotion va redémarrer. D’un seul coup, tout le train parle cuisine et recettes, en s’échangeant des regards entendus et des haussements d’épaules navrés de ces chamboulements autour de la table. Les maillons de la grande chaîne alimentaire que nous sommes tous se sentent soudain inutiles: ils ne contribueront en rien à l’alimentation collective du soir, ni en préparation, ni en consommation - quel est donc le sens de la vie?
Une seule voyageuse a connu dans l'affaire son moment de gloire: la dame du minibar ambulant. Accrochée à son chariot, sourire consolateur d’une oreille à l’autre, elle a su ramener tout son monde aux fondamentaux: "une petite bière, tant qu'à faire?" Mon vis-à-vis à de compartiment m'a offert une canette et nous avons entrechoqué le métal à la santé de cette humanité qui ne se retrouve semblable que dans ¨la malchance… et la nourriture en partage. Bon appétit, amis lecteurs !

25/04/2016 15:18 | Lien permanent | Commentaires (0)

Ma botte secrète

Il faisait 23 degrés, l'autre jour à Milan. La veille il avait plu à verse et le lendemain s’annonçait frileux. Vers la mi-journée pourtant, les buveurs de cappuccini ont pris leurs aises en terrasse, profitant de l’éphémère fenêtre sur l’été. A en frémir d’impatience…
J'entretiens un drôle de rapport avec ces quelques jours où le monde bascule d'une saison à l’autre. J’ai évidemment envie que le mouvement s’accélère, que les jours glissent vers le mieux, le doux, le frivole. Mais je n’ose guère faire trop vite le pas, de crainte qu’une soudaine rechute des températures ne m’oblige à retourner en hiver – un tel aller-retour serait trop douloureux pour le moral. C’est souvent à fleur de trottoir que l’on devine comment les femmes abordent la vie: c’est là que l’on repère les rêveuses, orteils au vent, tandis que les prudentes embottinées hésitent encore et que les déterminées en sneakers s’affichent toujours prêtes, quel que soit le terrain ou la météo. Autour de moi, en cet hésitant printemps italien, tous les types de chaussures arpentaient le pavé. Bien des Milanaises, lasses du gris, avaient décidé d’honorer le Dieu Soleil, en sandales ouvertes sur des ongles vermillon. J’en ai même vu en tongs, sautillant gaiement dans une ambiance après-moi-le-déluge. Un peu penaude de ma retenue, je baissais le nez sur mes jambes encore bottées jusqu'aux genoux, cuirassées de ces collants noirs qui protègent du froid, des rues sales et des états d’âme. Un instant, j’ai envié à toutes ces femmes aux pieds légers leur foi inébranlable en l’avenir.
Moi, je n’ôte pas un fil, pas encore… Par pure superstition, parce que c’est avril. Et si le soleil ne revenait pas? Si on allait l’effrayer en le tenant trop vite pour acquis? Je sens, dans la pointe de mes bottes de sept lieues, dix orteils frétiller en devinant la brise printanière qui effleure le cuir. On dirait de petits chevaux dans la stalle de départ d’une course, prêts à s’élancer vers le beau. Ils savent que le moment s’approche où la prison va s’ouvrir et que dehors, il y aura l’herbe qui gratte un peu, les parfums de glycine, la rosée délicieuse des petits matins. L’été est une saison à éprouver du bout des pieds… Alors, pour la goûter dans toute la somptueuse sensualité du contraste, je recule l’instant. J’attends jusqu’à la dernière minute, de pouvoir passer directement des bottillons aux sandales, sans ce détour tiédasse par des ballerines et autres mocassins, ces insipides attributs dits «mi-saison» - plaisir en demi-teintes. Vivement la semaine prochaine, que ce soit enfin mai…

18/04/2016 10:52 | Lien permanent | Commentaires (0)

Comme une truite sur son hameçon

C'est parti! Les curieux (ou faut-il parler de toxicomanes en manque?), tout autour de la planète, ont pu renouer leur liaison intense avec le couple Underwood et commencent à entrevoir si la séparation entre Frank et Claire est faite pour durer. Quel suspense! La série House of Cards, quatrième saison, a démarré il y a un mois. Je m'agrippe, quant à moi, des deux mains à la table du salon (et à la tablette de chocolat), pour ne pas craquer et parvenir à attendre que les 13 épisodes annoncés soient tous disponibles à la location. J'ai hâte de pouvoir les avaler bout à bout, de m'immerger en apnée dans les retrouvailles avec mes amis télévisés. C'est dur, je ne vous dis pas! Mais toujours moins dur que les séparations déchirantes et hebdomadaires qu'implique une première diffusion, qui égrène les épisodes comme autant de stations sur le chemin de croix télévisuel. Ensuite, quand l'entier de saison sera enfin disponible, il va falloir faire vite: avaler House of Cards, juste avant de plonger dans Game of Thrones, dont la suite arrive elle aussi sur les écrans. Tous ces compagnons au long cours, intimes de tant de soirées à la lumière tamisée, redonnent enfin des nouvelles…
Le feuilleton, c'est clair, ne date pas de notre relation symbiotique avec les écrans - ce n'est pas Eugène Sue qui va me contredire. Quand j'avais 12 ans, j'attendais déjà, sur les charbons ardents, que samedi revienne et, avec lui, l'épisode suivant de Belle et Sébastien. C'est dire si je suis bon public… Mais tout à coup, je me sens un peu débordée par toutes ces plages d’attente qui se chevauchent. En plus des séries de télévision - où le mélange plaisir & expectative fait partie du jeu, au moins on est prévenu - il me semble que le temps reste suspendu plus souvent qu'à son tour, dans cette étrange latence avant que n’arrive une suite. Les albums de mes chanteurs favoris sortent chanson d'après chanson. Les films à venir se dévoilent par bandes-annonces successives. Mes amis (les vrais, ceux qui respirent hors écran) racontent leur vie sur les réseaux sociaux, pas après pas, glace après steak. On ne dit plus: «J'ai passé une semaine formidable à Venise.» On dit: «J'emprunte un pont, devine où c'est!» puis, deux heures plus tard: «Je rentre dans l'Accademià, je poste plus tard un selfie avec ma peinture préférée!» À ce rythme-là, je vais finir par devoir consigner les rebondissements dans un bon vieux carnet, pour parvenir à me souvenir où j'en suis de toutes ces fidélités par intermittence qui me tiennent en haleine. Jusqu'à la littérature qui s'y met: j'ai enfin englouti les 800 pages du dernier polar ensorcelé de Jean-Christophe Grangié (sorti à Noël, je sais…), pour me retrouver, au dernier chapitre, avec une question qui rebondit. Et zut. La fin n'est pas une fin. Suite au prochain épisode, rendez-vous chez le libraire le 4 mai pour le pavé qui enchaîne: Congo Requiem. Bien du plaisir à mariner d'ici là!
Je me sens comme une truite qui a mordu à vingt hameçons à la fois: toujours frétillante, mais bouche ouverte, cherchant l'air, un vide affectif au fond du ventre. Prête pourtant à replonger dans le dangereux étang suivant… Dure loi des séries: surtout, ne me dites pas ce qui va se passer demain!