23/05/2016 09:57 | Lien permanent | Commentaires (0)

Cent mille noisettes

C’est une belle maison aux couleurs de lumière: des murs tendus de saris flamboyants roses et rouges, des harmonies de verts ponctués de mauve pâle, une cuisine de bois avec des accessoires bleu et ocre. Bienvenue dans la Résidence d’Alexander Girard à Santa Fe, au Nouveau-Mexique, telle que le designer et son épouse l’ont aménagée dès 1953 et telle que la documente l’actuelle exposition à la fondation Vitra, près de Bâle (jusqu’à fin janvier – filez-y, l’ambiance met de douce humeur). Vous le visualisez, le style Girard? C’est l’artiste et décorateur d’intérieur américain (avec des racines florentines) qui a, dès la fin des années 1930, conçu des imprimés un peu naïfs qui respirent le bonheur. Lui encore qui a imaginé ces collections de poupées peintes en bois, un peu comme des quilles, que l’on a envie de poser sur une étagère, même si elles ne servent à rien d’autre qu’à coller le sourire. Lui toujours qui, sur les photos d’époque, dégage une aura de gentillesse à lui confier une portée de chatons.

Bref, l’expo explore son univers et zoome soudain sur les détails de sa maison, si souvent photographiée. Nom d’une brosse à reluire, quel fatras il a ramassé là! A y regarder de plus près, le somptueux nuancier de son intérieur est constitué d’un invraisemblable bric-à-brac de statuettes, de bougies, de tasses, de bijoux, de petits trains et de crèches de Noël en pâte à sel, en veux-tu en voilà. Plus 100 000 pièces artisanales du monde entier, accumulées contre les murs, sur les tables et partout. Une collectionnite tellement aiguë qu’elle fait penser à un écureuil névrosé, qui aurait calfeutré son nid avec tout ce qui lui tombe sous la patte, affolé à l’idée que l’hiver puisse ne jamais finir. Sur une interview en vidéo, feu Alexander Girard explique, les yeux pleins d’étoiles, que tous ces objets hétéroclites sont comme les notes d’une symphonie, et qu’il est hautement satisfaisant d’avoir ainsi créé une sorte de musique pour les yeux. Et comment choisir les plus beaux? L’homme répond dans un sourire rêveur qu’en cas de doute, il faut les acheter tous…

A ce stade, moi, je commence à sentir la chair de poule hérisser les poils de mes avant-bras. D’un seul coup, mes yeux passent à travers les motifs joyeux apaisants pour l’âme, pour voir les amas de poussière derrière toute cette brocante. Je visualise comme si j’y étais les peluches planquées dans les recoins, les voiles graisseux sur les bibelots exposés dans la cuisine, les miettes infiltrées dans les rainures. Berk! Rien qu’à marcher d’une vitrine à l’autre, je me mets à étouffer sous le trop-plein et à rêver de rentrer à la maison, m’armer d’un aspirateur et de sacs à poubelle pour éclaircir l’air autour de moi.

Je crains qu’il faille me rendre à l’évidence: si le génie décoratif s’attrape par pollinisation d’inspirations diverses, s’il faut des amas des trucs pour qu’en jaillisse l’idée lumineuse, je ne serai jamais un parangon de l’aménagement d’intérieur. Ma maison ne sera pas dans Elle Déco, il n’y aura pas d’exposition posthume sur mon goût sublime. Tant pis. Au moins, ce sera propre…

 

14/05/2016 10:11 | Lien permanent | Commentaires (0)

Tortue reconnectée

Huit heures pour descendre à Vaison-la-Romaine… Vive la circulation sur l’autoroute du soleil, à l’heure du départ pour un week-end prolongé! Hermétiquement enfermé (hé, la clim’!) dans sa boîte de conserve à quatre roues, l’homo turisticus scrute le pare-chocs immobile devant lui et se sent comme dans un sketch sur les folies contemporaines, avec Bison Futé dans le rôle principal. Mais qu’avons-nous à avoir tant besoin du parfum des cytises et des pierres blanches de Provence pour exorciser les hivers trop longs?

Or la perspective du sud ne suffit guère à faire patienter la voiturée. Les passagers - facile! - se ruinent en roaming et lisent n’importe quelle sottise sur Facebook pour passer le temps, allant jusqu’à visionner les vidéos de perruches qui donnent la becquée à des chiots (je suis confuse, mais je parle d’expérience). Pour le conducteur, la situation est d’autant plus agaçante qu’il entend chacun glousser dans son coin sans pouvoir participer et que le plus palpitant des flashes d’actualité finit par lasser quand on l’entend pour la huitième fois. Dire qu’il fut un temps où la famille chantait en chœur sur la route des vacances… Bref, ce qui me frappe dans ce cliché de l’ennui contemporain, c’est que les responsables de la prévention des accidents sur les routes de France ont parfaitement intégré cette nouvelle donne: ils savent l’ampleur de la frustration qui étreint la seule personne dans la voiture à ne pas avoir accès à son doudou électronique. En effet, sur les panneaux lumineux à message variable (PMV pour les intimes), on voit de plus en plus souvent apparaître l’énoncé suivant : «Faites un arrêt: consultez vos textos.»

Parmi les avis de ralentissement et les appels à la prudence, ce conseil tentateur peut sembler saugrenu. Il ne l’est pas. Et il révèle deux choses: 1° que le conducteur a davantage de chances de s’octroyer une pause si on lui fait miroiter la perspective d’un reconnection avec son monde, plutôt que de le bassiner avec des principes de sécurité qu’il est censé connaître; 2° que, dans l’immobilisation d’un bouchon, il y a toujours une démangeaison pour relever sa messagerie d’une main – ce qui est franchement très bête. Psychologiquement, il est donc assez malin d’à la fois valider la pulsion communicatrice de l’automobiliste et de postuler qu’il n’aurait jamais au grand jamais eu l’idée de l’assouvir au volant, n’est-ce pas?

En roulant vers l’été à la vitesse d’une tortue ensommeillée, nous nous sommes sagement et régulièrement relayés au volant, afin que chacun puisse écrire ses mails, vérifier la météo et poster des «like» à tour de rôle. Pffff, par quoi passent les envies d’ailleurs des temps modernes…

 

07/05/2016 15:26 | Lien permanent | Commentaires (0)

Zoom sur l’entrejambe

On pourrait appeler cela la collision de deux tendances de fond. A ma droite, la pratique, toujours en augmentation, de la course à pied (il n’y a qu’à longer un lac, en Suisse, pour observer à l’œil nu les 23,3% de la population qui s’adonnent au jogging – à croire qu’ils trottent tous au même endroit). A ma gauche, le sempiternel retour de l’esthétique année 1970, pantalons pattes d’éph’, semis de fleurettes et franges à gogo. Le rapport entre les deux? Mais les cuissettes, pardi! C’est embarrassant, mais les revoilà…

Ceux qui ont vécu, en temps réel, des cours de gymnastique vêtus de ces improbables courtes choses s’en souviendront le rose aux joues. Pour les nouveaux arrivés sur la planète, l’affaire demande un brin d’imagination et de fouille dans les archives. On s’y met: le mot «cuissettes» (vocable suisse) désigne donc des shorts de sport un peu amples, coupés haut sur la jambe, légèrement échancrés en arrondi sur la hanche. L’effet visuel évoque une sorte de triangle qui fait flap-flap à chaque pas. On peut en voir sur les photos orangées des albums familiaux ou encore dans le film Free to Run de Pierre Morath, qui raconte brillamment l’épopée du running (courez-y… si je puis me permettre). Bref: l’accoutrement était si disgracieux et si peu pratique (ça s’entortille où il ne faut pas, ça frotte sur l’intérieur des cuisses) qu’il a été avantageusement remplacé, ces dernières années, par des variantes plus ou moins longues de leggings moulants. Or, comme rien n’est assez laid pour échapper à un revival, j’ai le discutable honneur de vous annoncer le retour de la culotte de course flottante.

Je viens d’en croiser quelques exemplaires dans un rayon sport. Et j’en suis restée sans voix. Au premier coup d’œil, la chose est fidèle à l’original, comme une jupette unisexe qui palpite en cadence. A l’examen plus appuyé: c’est bien pire! Les cuissettes nouvelles ne sont cuissettes qu’en surface, pour le bluff, car elles s’avèrent jumelées à un short cycliste. A l’époque, la laideur se justifiait au moins par le plaisir de sentir ses muscles bouger au grand air, dans l’euphorie d’un nouveau rapport au corps issu de la révolution sexuelle. On aurait aimé courir nu, grisé par la brise sur la peau, mais bon, les cuissettes étaient un pis-aller. Le nouvel avatar, lui, est un d’un esprit radicalement inverse. Au-dessous: un bon cycliste bien gainant, pour maintenir en place tous les volumes en bosses ou en fente de la partie inférieure du tronc; au-dessus: un morceau de tissu léger pour flouter pudiquement tous ces détails anatomiques soudain peu convenables. J’ai peur: et si les nouvelles cuissettes étaient le voile islamique de l‘entrejambe?