11/06/2016 08:47 | Lien permanent | Commentaires (0)

Ma carotte en sac-poubelle

C’était une dame bien mise, sanglée dans un ensemble jupe et veste couleur crème, entalonnée d’escarpins. Elle parlait avec animation, et beaucoup avec les mains, à un interlocuteur invisible, relié à elle par l’oreillette de son système de téléphonie mains libres. Scène banale de la vie urbaine moderne? Certainement. Sauf qu’au surréalisme qui fait toujours sourire quand on croise ces monologueurs enflammés, s’ajoutait un décor assez improbable. Les deux pieds de l’élégante sautillaient parmi les sacs poubelles, amoncelés là en plein midi. A sa gauche: un stand de légumes bio de la région. A sa droite: un étalage de pivoines fastueuses. L’effet général produisait comme un clignotement incongru: salade, poubelle, fleurs, poubelle, mode luxueuse, poubelle, cliente huppée, poubelle.

Nous sommes donc jour de marché à la rue de Bourg, traditionnellement une adresse chic de Lausanne, avec ses pavés, ses vitrines d’accessoires griffés, ses perspectives de carte postale, vue sur le clocher de l’église St-François qui dépasse des toits, en contrebas. Alors, nom d’un radis frais de la ferme, pourquoi toutes ces poubelles? Rappelez-moi: Saint-Etienne et sa grève des éboueurs est à 270 kilomètres, n’est-ce pas? Il n’y a pas non plus de nouvelle loi suisse sur le travail en cours de débat houleux, si je ne m’abuse? Et pourtant, le mercredi, le centre-ville historique trébuche sur les sacs gavés de déchets. Alors je sais bien: nous avons les sacs poubelles les plus distingués du monde, avec leur étiquette à 2 francs les 35 litres et leur blancheur virginale ponctuée d’une jolie ficelle verte. N’empêche: faut-il vraiment les exposer, comme autant de monuments, à l’admiration publique? Quant à moi, sans doute chipoteuse, je n’ai aucune envie d’acheter de mignonnes carottes à peine jaillies de terre, des herbes encore humides de rosée, les premières fleurs de courgette à la robe de soie jaune frissonnante, quand je hume en même temps les restes de poisson du locataire du 2e étage. Et je ne parle même pas du jean blanc dans la boutique voisine: on a l’impression qu’il va se salir dès qu’il sera sorti de la cabine d’essayage… A l’évidence, la capitale vaudoise souffre de quelques conflits horaires, entre les camions de la voirie et ceux des maraîchers qui peinent à se croiser en ces lieux aux aurores. Mettons. Je ne veux inquiéter personne, mais il est possible que l’été finisse tout de même par arriver. Et au soleil, il vaut mieux évacuer les poubelles si on veut garder un rien de commerce. Demandez à Naples…

06/06/2016 10:01 | Lien permanent | Commentaires (0)

Quel genre?

Permettez une question indiscrète: disposez-vous de toilettes séparées pour filles et garçons, à la maison? Non, n’est-ce pas? Et dans les trains alors? Cela vous perturbe-t-il beaucoup de devoir suivre et/ou précéder une personne de sexe opposé dans ce petit coin sur rail? Pas non plus ! Je me disais bien… Vous et moi avons donc un point commun: la difficulté à comprendre l’émoi américain sur cette affaire de WC défini par genre. Que Barack Obama (le président! Il n’a rien de plus urgent à l’agenda?) doive se fendre d’une directive (une directive!) qui autorise les élèves à utiliser des toilettes en fonction du sexe auquel ils s’identifient plutôt que forcément de celui avec lequel ils sont nés, voilà qui me laisse pantoise.

Sans compter que le problème est ailleurs. A New York, dans les endroits progressistes (genre Musée d’art contemporain) on voit apparaître fièrement une troisième porte de WC, avec un logo hybride mi-homme, mi-femme, pour les usagers hésitants ou en voie de transformation. Comme un monument érigé à l’esprit d’ouverture. C’est sans doute bien intentionné, mais cette troisième voie ne résout rien. D’une part, les obscurantistes de tout bord pourront continuer à mater salement les courageux qui iront pousser cette porte: c’est presque comme si elle était estampillée «enfer et damnation». D’autre part, voilà des toilettes statistiquement vouées à la sous-utilisation alors que les files s’allongent encore et toujours devant les cabines féminines (on le sait: elles y vont plus souvent et s’attardent davantage… mais tout le monde s’en fiche). Soyons pragmatiques, il n’y a qu’une solution: la cohabitation de tous, dans de belles toilettes unisexes.

A l’époque des premières toilettes publiques, la ségrégation avait pour vocation de protéger les dames des regards salaces et les messieurs des pensées immorales qui auraient pu surgir en imaginant tous ces jupons soulevés. Mais on peut postuler que dans nos sociétés modernes, où l’on se côtoie parfois en shorts, voire en maillots de bain, nous avons appris un certain détachement face aux choses du corps. Et pour avoir parfois, en situation d’urgence, expérimenté divers WC masculins, je peux aussi témoigner du fait que les sols n’y sont pas forcément malodorants et inondés, comme on le dit parfois. Donc tout va bien: on devrait parvenir à se croiser avec civilité devant les portes fermées des lieux d’aisances. Après tout, à chacun son box pour vaquer à ses petites affaires, non?

En fait, le seul obstacle au partage égalitaire des toilettes sont les urinoirs. Personne n’a envie de pousser une porte pour découvrir, derrière, une rangée de mâles en posture de cow-boy: jambes écartées et pistolet au poing. De grâce, rangez-moi ces trucs… Ou au moins, pitié, Messieurs les architectes, cachez ces bassines bien loin de l’entrée, pour que ceux qui aiment à comparer leurs jets dans des cuvettes chargées de billes de naphtaline ne soient pas sans cesse dérangés.

31/05/2016 09:00 | Lien permanent | Commentaires (0)

Un lièvre dans un sac

Dans ma langue maternelle, on appelle cela «un lièvre dans un sac». L’expression fait référence à un acheteur candide, qui ne vérifie pas si son acquisition correspond bel et bien aux boniments du vendeur. A chaque fois que je vois/entends/lis vanter les charmes du Monténégro, nouvelle destination bobo chic, je pense à ce marché de dupes. C’est dire si j’en ai l’occasion, ces temps! Des pages entières dans le magazine de bord d’une célèbre compagnie aérienne à petit prix, des reportages à gogo et toujours ce même discours sur les nouvelles frontières des vacances. Disons-le tout net: c’est du pipeau! Je le sais, je me suis fait avoir en primeur, l’été dernier, après lecture d’un numéro presque spécial du magazine L’Officiel Voyage, à la gloire des vieilles pierres de là-bas, chargées d’histoire. J’y ai couru, j’y ai volé… et j’en suis repartie après quelques jours ventre à terre: heureusement que je n’avais pas fait de réservation fixe.

Alors, fille bienveillante prête à partager ses tuyaux pour vous préserver des déconvenues, voici mes notes de voyage. Tout d’abord, comme tout le monde, j’avais vu les photos sublimes de la presqu’île de Svet Stefan, celle qui est entièrement occupée par un hôtel de luxe sis dans d’anciennes maisons villageoises. La chambre y coûte un bras, mais j’étais très motivée… Sauf qu’en été, il faut réserver trois nuits au minimum, et franchement, trois bras je n’avais pas. Heureusement, au final! Sur place, on découvre que le paradis luxueux est entouré d’une marée d’estivants avec bateaux gonflables et chaises longues pliables, techno à coin et supérette bondée. Les riches doivent traverser des cohortes de pauvres pour accéder à leur refuge calfeutré… Bonjour l’ambiance terre-de-contrastes. C’est comme ça sur toute la côte: les baies sont envahies de jeunes sans le sou de toute l’Europe de l’Est, en concentrations tellement serrées qu’on peine à dire si la plage est de sable ou de galets. Et hop, action sur les shots de vodka à 1 euro… Au milieu des campings surpeuplés poussent d’invraisemblables palais de marbre avec fontaines à champagne qui, eux, attirent toute la foule bling, qui arrive par la mer, en yacht géant. C’est bête, mais la plupart des gens que je connais cherchent exactement ce qu’il y a entre ces deux extrêmes, quand ils voyagent: de petits hôtels charmants, où l’on mange des choses simples et fraîches. Après enquête approfondie sur place (c’est un petit pays), il y a exactement cinq établissements comme je les aime, où il fait bon se poser – et j’en tairai les noms, car il se peut que j‘y retourne hors saison.

Du côté des points positifs, il faut visiter les merveilleux monastères de l’intérieur du pays et aller marcher dans les profondeurs vertes des parcs naturels. Mais de grâce oubliez le bord de mer! Pourtant, comme c’est étrange, ce sont toujours les flots bleus que l’on voit clapoter en photo, avec un voilier mignon qui se balance dans un port ancien. «Patrimoine préservé» dit la légende, sans même rougir du mensonge. Non, il n’y a qu’une raison valable pour aller hanter les plages de là-bas: se documenter en première ligne, en live et en maillot de bain, sur l’Europe des inégalités sociales.