05/09/2016 11:51 | Lien permanent | Commentaires (0)

Zut, où ai-je mis la paix?

L’église Saint-Michel de Munich, majestueusement plantée au milieu des terrasses à sandwiches des rues piétonnes, a visiblement envie de communiquer un brin avec le quartier, faisant venir à elle les gentils touristes et employés du centre-ville. En effet, une grande pancarte sur le portail lance une invitation à une Atempause de midi, une respiration dans la folle course des jours. Rien de religieux, non, non, que le passant se rassure! On ne va le forcer à rien, aucun risque de prosélytisme: juste une pause méditative, une courte retraite dans un lieu inspirant.

D'abord, j'ai bien aimé l'idée: on gagne toujours à pousser la porte d'une église, à se laisser pénétrer, le temps d'un tour d'abside, de la fraîcheur des lieux et de la profondeur historique que les murs épais arrachent au monde moderne. Je suis entrée comme j’aime entrer dans les lieux émotionnellement chargés sur mon chemin. Il était midi et, zut, pas âme qui vaille. Pour le voyage intérieur, on repassera : à peine trois curieux à appareil photo, qui faisaient des selfies avec l’ange de bronze et son bénitier.

L'architecture à tendance crème fouettée parle peu à mon imaginaire, mais bon, à partir d’une certaine densité de stucs, corniches et dorures, l'affaire finit par tout de même par en imposer. J'ai donc effectué mon petit pèlerinage personnel, entre statues et cryptes, puis ai voulu, comme toujours, allumer quelques cierges pour les anges de mon entourage, trop tôt envolés. C'est alors que j'ai su pourquoi ça clochait dans cette église et que personne ne viendrait passer là des pauses de midi réparatrices. Pensez seulement: les bougies étaient fausses. Des capsules métalliques avec mèches, comme des stylos à allumer. Eh! Si une église se met à mégoter sur les accessoires du rituel, c’est qu’elle n’y croit plus trop elle-même. L’ambiance de contemplation, c'est aussi l'odeur de la cire, les tiges de cierges qui s'amollissent et penchent, les dégradés de tailles en fonction des degrés de consomption, la lumière qui vacille et finit par mourir. Remplacer un symbole séculaire par un gadget en toc, sous prétexte que l’on s’évite ainsi le nettoyage des coulures de cire, montre bien quand un sanctuaire est en train de virer stérile.

Plus tard, dans mes déambulations munichoises, je suis arrivée à la pinacothèque moderne. Là, immenses portes de temples, escaliers majestueux menant jusqu'au bleu du ciel derrière un plafond de verre. Toujours midi et beaucoup de monde : des visiteurs silencieux, recueillis, plongés dans leurs émotions devant les tableaux et les œuvres d'art. Les verres de Murano projetaient leurs couleurs dansantes sur les murs, par la grâce du soleil au zénith. Des vitraux portatifs?

Les nouveaux musées sont pensés comme des sanctuaires. Cette pinacothèque, mais aussi la nouvelle aile du Kunstmuseum de Bâle ou celle de la Tate Modern, à Londres, en appellent au sens de la grandeur, aux volumes mystiques. Autant de lieux qui incitent à la méditation, au repli sur soi, à la quête d'une beauté indéfinissable par de simples mots humains. Laissez-moi parier: on ne va pas tarder à y organiser des stages de yoga ou d’éveil sensoriel. Pauvres églises…

 

29/08/2016 14:29 | Lien permanent | Commentaires (4)

Dernière rebelle

L’autre jour, sur la terrasse d’un hôtel, j’ai pris le petit-déjeuner en tête-à-tête avec la Vierge. Et je n’étais même pas en vacances à Lourdes… C’est que, à la table voisine, une motarde légèrement vêtue arborait un portrait de Marie tatoué sur l’entier de son dos. Quand la dame sucrait son café, l’œil gauche de Marie tressautait sur son omoplate; quand elle fouillait dans le sac à ses pieds, la joue de Marie s’étirait sur le côté, comme déformée par une subite rage de dents. Le spectacle était assez distrayant: ce n’est pas dans l’iconographie des églises que l’on voit la mère de Jésus se livrer à de telles grimaces. Et encore! Je n’ai pas rencontré ma motarde sur un dance floor…

A la faveur de l’été, le corps humain contemporain se regarde comme un livre d’images. Sur la plage, une mère de famille potelée exhibe un papillon mignon sur la fesse. En débardeur au restaurant, le banquier montre ses biceps marqués de motifs maoris… C’est quoi son clan mafieux à lui, exactement? Quant au joggeur, il court en transportant ses démons divers sur son dos. J’ai passé ces dernières semaines dénudées à me faire un petit inventaire mental de toutes les libellules à la cheville, branches de fleurs de cerisier, chakra sur le sternum, chaînettes au poignet et autres phrases inspirées à ne jamais oublier («Imagine» sur la nuque est un classique, mais j’ai aussi vu «le courage ne connaît pas la peur» sur l’entier d’un avant-bras : le jeune-homme ne craignait pas non plus le ridicule). Un de mes favoris reste le motif du phœnix sur l’épaule, celui qui ne laisse apparaître que ses pattes de poulet sous la courte manche d’un T-shirt. Tu parles d’une sous-culture!

Face à la déferlante des corps encrés, des gribouillage épidermiques, des motifs à télécharger sur l’internet, je suis arrivée à une conclusion assez sobre: telle que vous ne me voyez pas derrière ces lignes, je suis la dernière rebelle. J’appartiens au clan très exclusif des anatomies en friche, celles qui ne sont ni tatouées, ni piercées, ni même trouées du lobe. Pour être tout à fait honnête, mon abstention dans le domaine de l’intervention corporelle s’explique surtout par la flemme et le refus de la douleur. Mais maintenant que le tatouage s’est à ce point embourgeoisé et embourbé, je crois que je vais en faire une revendication: la peau intacte comme acte subversif. N’est-ce pas de l’insoumission que d’accepter l’unicité fragile de son corps, sans chercher à en barioler la nudité de couleurs criardes? N’est-ce pas un acte de foi en l’avenir que de ne pas s’encombrer des stigmates du passé et se voir comme une page blanche curieuse des aventures à venir?

 

21/06/2016 09:36 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le Prince au petit pois

Il était une fois un pois tout petit par sa taille, mais très grand par son goût. Il avait été arrosé, soigné, sélectionné avec amour sur la belle terre du Pays Basque espagnol, là où le dosage parfait de soleil et de pluie transforme les légumes en or. Sans compter les embruns marins, qui confèrent une petite note délicatement salée à la chair douce. Chaque matin, le maraîcher venait vérifier, plant par plant, si les cosses étaient à juste maturité. Rien à voir avec les récoltes au tracteur des champs voisins... Par la grâce conjuguée de la météo et du talent jardinier, voilà donc notre pois de variété ancienne qui se bonifie de saison en saison, jusqu'à devenir la princesse des légumineuses. En croquant, on éprouve une sorte d'explosion de fraîcheur en bouche. On appelle désormais cette merveille guisante lágrima, la larme de pois, et il ne faut pas moins de 200 euros pour s'offrir un kilo de saveur. Les grands chefs de la région le cuisent quelques secondes à la vapeur et le servent le jour même de sa cueillette. Marié (par exemple) avec de la glace à l'huile d'olive, il meurt heureux et séduit beaucoup de petits gourmets. Fin du conte, inspiré par un reportage de l'International New York Times de la semaine dernière.
J'adore les fables édifiantes. Celle-ci est une joyeuse variante gastronomique de la morale les-derniers-seront-les-premiers. Un petit pois de rien, qui s'ennoblit à force d'attention et de culture respectueuse. La fée verte (pas celle rend fou dans le Val de Travers - l'autre, celle qui manie la baguette magique de la conscience environnementale) a encore frappé: elle est parvenue à nous faire voir des trésors où il n'y avait, jadis, que du banal. Si on m'avait dit qu'un jour j'aurais envie de réserver une table multi-toquée à Bilbao, juste pour y goûter des légumes de grand-mère...
Plus près de nous, sur les marchés romands, on trouve aussi de petits pois hors du commun, qui vous détournent résolument de leurs cousins en sachets surgelés. L'autre jour, j'en ai acheté une barquette et j'ai hésité à les monter en collier, tant ils étaient mignons, réguliers et hyper chers. De vraies perles nacrées. Eh, c'est qu'ils avaient été écossés par les pensionnaires de l'EMS attenant à la ferme, voilà qui ajoute encore de la plus-value émotionnelle au produit à peine prélevé sur le sillon. Je les ai mangés, finalement, en dégustant chaque grain sur la langue: c'est bien ainsi qu'il faut rendre hommage à l'exceptionnel.
Je vous quitte, la bouche pleine, sur ces envies de fraîcheur précieuse. La saison se prête aux explorations potagères et je vous les souhaite savoureuses. A nous radis oubliés et colraves redécouverts.... On se retrouve fin août, après les numéros d'été, pour causer des prunes et potirons?