09/05/2017 15:21 | Lien permanent | Commentaires (0)

Ne nous soumets pas à la tentation…

Dans ma paume, la tête d’ail frais semblait sourire de toutes ses gousses rosées en forme de lune. A la regarder, je voyais bien qu’elle mourrait d’envie de se retrouver en cuisson douce dans la chaleur d’un four, auprès de son copain, l’agneau en gigot. Avec toute cette nature qui explose, je leur aurais bien ajouté une garniture printanière, des pois mange-tout par exemple. Et des fraises «ma région» en dessert, non? Eh bien, non! Naïve que je suis… Une fois mon panier rempli à la fois de bonnes choses et de bonne conscience saisonnière, mon œil est par inadvertance tombé sur une étiquette de provenance et j’ai été bonne à me refaire tous les rayons à l’envers, pour déposer mes légumes à leur place initiale. L’ail avait poussé en Egypte, les pois mange-tout au Kenya et Guatemala, tandis que la botte de ciboulette – la même que celle qui verdit devant ma fenêtre – avait dû être assemblée brin par brin, puisqu’elle provenait à la fois d’Italie, du Maroc et d’Afrique du Sud. Quant aux fraises locales, elles s’étaient prélassées sous serre. Notez qu’avec la froidure de ces derniers jours, j’aurais pu m’en douter. Mais j’avais envie d’y croire… Pfff!

Je suis ressortie du supermarché une solide demi-heure plus tard que d’habitude, déterminée à acquérir une loupe pour accélérer le décodage des petites lettres en bas des étiquettes. Tout juste si ce n’est pas écrit en cyrillique… J’ai changé de menu: asperges valaisannes (j’ai l’impression d’en manger jusqu’au petit-déjeuner, ces temps…), endives comme durant les trois mois qui viennent de s’écouler, tarte aux pommes et – fête - du piment des montagnes bien rouge, qui s’appelle Chili, mais pousse étrangement en Suisse. Bienvenue au nouvel arrivé. Bref: tout cela pour dire que la quête de la saisonnalité est une opération totalement contre intuitive.

Or il m’incombe la délicate tâche de régulièrement nourrir une tribu engagée en faveur du locavorisme et ces pointilleux digèrent mal quand les aliments viennent d’ailleurs (on voit que ce ne sont pas eux qui font les courses). L’un d’eux se passionne à fond, ces temps, pour les fermes verticales, qu’il voit déjà plantées au sein des villes pour éviter les transports et alimentées d’énergie solaire. Je dois dire que ça me fait rêver aussi: j’ai hâte d’aller acheter ma banane du jour au coin de la rue, mûrie au climat africain du 23étage…

Messieurs les ingénieurs, bougez-vous! Et en attendant ô vous, géants de la distribution suisse, ce serait vraiment sympa de nous faire des succursales (même petites…) garanties climatiquement responsables, où nous pourrions faire les courses comme d’habitude: en courant, huit minutes avant la fermeture, et en jetant dans le caddie, à la volée et sans états d’âme, tout ce qui fait envie. Ne nous soumettez pas à la tentation et délivrez-nous du temps perdu.

29/04/2017 11:42 | Lien permanent | Commentaires (0)

Pour sept heures en plus

A la louche, le week-end dernier, les Lausannois ont gagné près de 1000 jours de vie. Enfin, pas tous: le bonus revient au 27 000 qui ont martelé le macadam, yeux exorbités, cœur dans la gorge, bouche en rictus, sur les épreuves de 2, 4, 10 ou 20 kilomètres. Vous en étiez et vous vous êtes vu mourir et arrivant enfin sur la piste d’athlétisme bleue du stade de Coubertin? Où vous avez laissé vos tripes et votre sève énergétique dans le sprint final? En fait, pas du tout: coureurs fous, vous étiez en train de vous rallonger l'existence. Ce qu'il y a de bien, avec les études scientifiques, c'est qu'on en trouve toujours une qui va dans le sens de ce qu'on a envie de croire. Autant dire que j'adore celle-ci et ne résiste pas au plaisir de vous la raconter.

On savait depuis longtemps le sport bénéfique pour la santé – jusque-là, pas de scoop. Or une étude géante de l’Université d’Iowa vient de remouliner les résultats de recherches précédentes et il en ressort que la course à pied est l’unique pratique qui augmente significativement la durée de vie. Il semblerait que ce soit lié à ce mouvement précis où la carcasse humaine s’ébranle en rythme, supportant son propre poids sans aucune aide extérieure (pas étonnant que ça fasse si mal…). Mais il y a mieux: à en croire algorithmes et big data, il n’y a pas besoin de courir ni longtemps, ni bien, ni vite - juste régulièrement. A partir de là, dès 5 minutes par jour, les coureurs vivent plus longtemps que tout le monde, même s'ils fument, s'envoient des hamburgers garnis de mayonnaise et abusent de la petite arvine. Je vous ressers un verre?

À ce stade, les sceptiques se mettent à râler: oui mais bon, s’il faut bousiller une heure en sueur pour espérer en gratter une autre, vaut ce vraiment la peine? La science est catégorique: oui, car le gain escompté est d’un rapport de 1 à 7. Certes, c’est statistique, mais mieux que la loterie, non? Par les temps qui courent (ha, ha), vous en connaissez beaucoup, des investissements où le rendement est de 700 pour cent?

Je n'étais pas à Lausanne dimanche dernier, pendant que ma tribu luttait contre le chrono. En déplacement à Prague, j'ai tout de même couru dans le matin cristallin, le long de la Moldau. Je suis passée devant des bébés géants en bronze, œuvre de l’artiste David Cerny, avant de sortir de ville en trois enjambées le long des façades cubistes. Ensuite? Des canards le bec encore enfoui dans les plumes, un pêcheur solitaire, une pluie de pétales de cerisier alors que je n’étais même pas en train de me marier. Franchement? Il m’est arrivé de sacrifier des moments autrement plus désagréables. Et j’espère que mes sept heures de rab tomberont sur un jour de printemps en tous points pareil.

 

 

24/04/2017 10:12 | Lien permanent | Commentaires (0)

Sur le dos d’un chameau

Ce printemps, dans un parc du centre-ville, de grosses bosses bien rondes ont poussé sur la pelouse. Là où, hier, il n’y avait que gazon plat rasé de frais, trônent aujourd’hui des monticules élégamment géométriques, toujours aussi bien entretenus, mais… comment dire? On sent que le geste de nettoyage est soudain plus laborieux. En traversant la promenade l’autre jour, je regardais un jardinier hisser sa tondeuse cahin-caha jusqu’au sommet de la butte: il surveillait chaque brin vert, tout juste s’il ne mesurait pas la longueur pour s’assurer qu’elle était égale à la voisine. Je n’en jurerais pas, mais je sentais à la crispation de ses lèvres qu’il aurait eu envie de marmonner des mots que la bonne éducation réprouve. J’ai ressenti beaucoup de compassion pour ce monsieur: moi aussi, je tire cette même tête à chaque fois que mon homme me demande de rafraîchir sa coupe de cheveux… On a beau régler la tondeuse sur 5, on n’est jamais vraiment sûr de la régularité d’une surface convexe.

J’ai un doute: ces bosses paysagères sont-elles bien utiles? Ce n’est pas comme si la promenade était trop facile d’entretien: avec ses bassins et sa cascade, ses statues à contourner, ses buis jolis, ses charmilles taillées en arcades, ses plates-bandes qui changent sans cesse de couleurs, on pourrait postuler que les services de la ville disposent d’un terrain de jeu suffisamment varié pour ne pas lasser leurs jolies mains vertes. Eh bien non: ils se sont construit des bosses, comme un jeu d’obstacles. Serait-ce pour ménager des supports naturels aux dos bronzeurs qui viendraient s’étendre là durant la pause de midi? Une ère de distraction pour les mômes qui voudraient escalader un chameau vert? Tu parles! La pelouse est évidemment interdite d’accès, merci de rester sur les bancs. J’ai une autre piste: Peut-être est-ce là l’idée d’un policier sadique qui invente des punitions destinées aux mineurs qui se seraient fait coller des heures de travail d’intérêt général?

Je crains que l’affaire ne soit au final qu’une tocade à la mode. Sans doute là l’influence du Rolex Center, de l’EPFL, qui a instauré, dès son inauguration en 2010, le sol ondulant comme nouvelle norme esthétique (là aussi, le personnel d’entretien doit dire merci…). Variations sur ce thème, les amateurs de design ont aussi vu se multiplier les tapis à la surface irrégulière, avec des motifs en diverses longueurs de poils ou carrément des excroissances, comme ces poufs intégrés au revêtement. Je soupçonne donc mon parc familier de seulement essayer de faire genre. Le design fait gazon. Le concept végétal. L’interrogation philosophique de la chlorophylle.

Moi, je suis une fille toute simple: une belle glycine odorante suffit à mon bonheur printanier.