07/11/2016 18:45 | Lien permanent | Commentaires (0)

Un crocodile dans l’arbre

Novembre est à peine entamé que nous voilà partis pour deux mois d’ambiance «jingle bells» et barbu à bonnet rouge – Noël approche. Quand on en sera arrivés au 24 décembre, nous serons tous tellement gavés de biscuits à la cannelle (disponibles, avec ruban doré, dans les supermarchés depuis plus de deux semaines) que nous rêverons de célébrer le réveillon avec un bouillon aux poireaux, histoire d’en finir avec cette période de pléthore et d’excès. Mais nous n’en sommes pas encore là: pour l’heure, les demi-lunes à la vanille et autres volailles aux épices paraissent encore tout à fait alléchantes.

Mais si l’estomac – en tout cas le mien – fait toujours preuve d’un solide enthousiasme à la perspective des délices à avaler, je crains que les yeux, eux, ne frisent la saturation dès le tout début des festivités. C’est dire maintenant. En déco, franchement, est-ce que tout ce tralala ne devient pas ridicule?

Comprenons-nous bien: j’ai un faible atavique pour les boules de Noël et leurs falbalas scintillants. Je sors chaque 1er décembre mes cartons du galetas et accroche partout des souffles de verre fragile, des éclats de romance hivernale, des brillances délicates. Mais je trouve un brin irritant que l’on m’explique chaque saison que j’ai tout faux, que ma déco de l’an dernier est complètement passée de mode, qu’il serait temps que je révise mes clichés noëlliques de fond en comble. Vous voulez savoir quel est le sommet de la tendance du moment? Je vous explique, car j’ai déjà fait mon repérage: nos boutiques d’ambiance favorites la jouent décalée. Chez Interio, il y a des queues de crevettes décortiquées à accrocher aux branches (si, si: j’ai vu), des oignons et des huîtres – en verre, on se rassure, la déco est naturaliste mais ne sent pas, toujours ça de gagné. Ensuite nous avons des hippocampes et diverses variétés de poissons exotiques, genre j’aurais-aimé-partir-aux-Séchelles-mais-je-suis-coincé-avec-la-belle-famille. Et aussi des crocodiles en strass, gueules ouvertes: vont-ils croquer le divin enfant? Chez Pfister, j’ai repéré une boule décorée d’une Marilyn en jeans, affalée, jambes écartées dans un fauteuil. Un avatar contemporain de Marie? Chez Globus, on mise sur les télécabines et cloches de vaches pour un arbre au-delà de la Suissitude.

Comment dire? (soupir) Je crois que je vais assumer mon côté totalement dépassé et garder mes boules bien au chaud. N’est-ce pas Coco Chanel qui disait: «La mode se démode, le style jamais»? On va dire que la sobre harmonie blanc et argent, c’est l’équivalent de la petite robe noire, version sapin.

 

29/10/2016 10:32 | Lien permanent | Commentaires (0)

Attraper la lune

C'était un soir de la semaine dernière, sur le ruban d'autoroute en direction de l'ouest. La journée avait été perturbée et pluvieuse, mais une soudaine éclaircie nocturne a fait apparaître la lune. Et quelle lune! Orange et flamboyante, s'élevant fièrement à l'horizon, énorme et incroyablement nette dans l'atmosphère purifiée par les ondées. Elle n'était pas tout à fait ronde et je me suis repassé dans la tête la vieille astuce mnémotechnique sur la lune menteuse: elle arborait un ventre un peu difforme sur la droite, comme une glorieuse baudruche tachetée de cratères en ton sur ton, et j'en ai déduit qu'elle croissait. Une autoroute se pose rarement en spectacle poétique, pourtant le moment semblait comme suspendu dans la course des jours. Le cortège de voitures illuminées faisait penser à un feston brodé d'étoiles et, à la hauteur de la gare de triage de Denges, avec l’éclairage de Lausanne au loin, le paysage a pris des allures irréelles, comme un crépitement de pépites d'or dans la nuit. Un feu d’artifice immobile. Et toujours, cette lune accrochée en hauteur, veillant de toute sa superbe sur les petites lueurs la saluant d'en bas.

Instinctivement, j'ai plongé la main dans mon sac, sur le siège du passager, vers mon téléphone mobile et sa fonction photo. Mais je suis une grande fille et une conductrice à peu près responsable: j'ai arrêté mon geste. On ne va pas se mettre à zigzaguer, n’est-ce pas? Et tout de suite, je me suis surprise à guetter la prochaine aire de repos. Il n'y en a pas dans le secteur, ce qui m'a épargné l'embarras d'hésiter à m'arrêter pour prendre un cliché et le poster sur Facebook.

C'est donc là que j'en suis? A tâter mes poches comme une junkie en manque, avide de rejoindre les cohortes de photographes du dimanche qui publient des arcs-en-ciel, des fleurettes et des ciels d'orage sur leur profil? On se calme! Et on apprécie la vision pour ce qu'elle est: un moment de grâce fugitif sur le trajet de la maison. Une bulle de sérénité au-dessus de la mêlée. Nul besoin de raconter à la planète entière, nul besoin de partager pour s'en réjouir.

A la réflexion, en regardant encore cette lune qui ternissait déjà, je me suis dit qu'au moins les réseaux sociaux avaient cela de bon: nous inciter à cadrer mentalement le paysage, l'instant, pour mieux le graver dans sa mémoire, à défaut de l’envoyer en ligne. Les meilleures photos sont certainement celles que l'on ne prend pas.

 

26/10/2016 10:32 | Lien permanent | Commentaires (1)

Il vient, ce quinoa, chef?

Et lundi midi, ce sera quoi? Velouté de topinambours? Risotto de quinoa aux chanterelles et noisettes? C’est le comptable qui cuisine!

A l'heure où les entreprises liment les coûts et où les employés sont priés de «faire mieux avec moins» (selon la formule consacrée), il fallait évidemment qu'arrive une réponse managériale follement tendance à la problématique des repas de midi. Ceux d'entre nous qui fréquentent le marché du travail depuis quelques années ont déjà connu plusieurs vagues de mœurs successives: les déjeuners entre collègues au café du centre-ville (onéreux), les bons-repas (où toute la boite converge vers les deux mêmes tea-rooms), les sandwiches devant l'ordinateur (burp et miettes entre les touches du clavier), les cantines du rez-de-chaussée (bonjour l'émincé curry à l'ananas) et, depuis quelques saisons, le Tupperware amené de la maison, à réchauffer au micro-ondes à côté de la machine à café. Cette dernière variante présente le triple avantage de la rapidité, du moindre coût et du respect des régimes individuels. Mais je dois admettre que le café de l’après-midi devient olfactivement éprouvant, car le local y dévolu embaume des effluves aussi mêlés que tenaces du plat chinois réchauffé et des restes de ragoût de la veille. Rien qu’à l’odeur, on a l’impression d’avoir trop mangé.

J’ai donc le privilège de vous annoncer que ces petits tracas de la vie au bureau sont voués à disparaître. Le courant dominant, actuellement, voudrait que les employés mettent ensemble la main à la pâte à pizza, dans un bel esprit de travail collectif. Le festin quotidien ainsi créé servirait à la fois à resserrer les liens entre collègues (c’est mieux que le team building en rafting), à exercer l’art du compromis (gare aux allergies des uns et des autres) et… à économiser sur le budget. Avec de vrais fours, des plaques à induction et tutti. Elle n’est pas belle, la trouvaille? C’est ainsi que le géant des télécoms Orange a équipé d’une cuisine professionnelle sa Villa Bonne Nouvelle, à Paris, qui accueille aussi des start-up amies dans son espace. Ou que l’artiste Olafur Eliasson a même fini par publier un livre avec les recettes réalisées dans son studio berlinois, par et pour ses collaborateurs (En Cuisine, Ed. Phaidon). La justification stratégique de la démarche? Eh, c’est qu’il faut «incarner la nouvelle transversalité en entreprise», comme disent les consultants. Si un patron invite son sous-chef au restaurant, la domination hiérarchique est limpide. S’ils hachent tous deux l’ail pour le poulet coriandre et citron vert, ils se parleront forcément de manière plus fluide et collaborative.

J’ai le plaisir de travailler dans une entreprise qui vient d’ériger en dogme le tutoiement à tous les étages. A mon avis, le coupage collectif des oignons n’est pas loin. Reste à savoir si les mères de famille éprouveront le même émerveillement que les designers et geeks branchés à s’agiter de la casserole. Dis, patron, c’est aussi la boîte qui va cuisiner pour les mômes, ce soir?