18/01/2017 09:53 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le parfum du réel

 

C'est le genre d’émotion dont un parent ne se lasse pas: plonger son nez dans le duvet moite sur la tête d'un nouveau-né. Qu'y sent-on? Une mélange un peu âcre de sueur toute jeune, des relents de lait, forcément, des effluves animales et chaudes, un reste  de shampoing peut-être...  Le tout nouveau magazine Nez, autoproclamé «La revue olfactive», offre avec son deuxième numéro une plaquette à patches, où l'on devrait, en décollant la pellicule de plastique, sentir les différentes senteurs d'un bébé: les rots, les langes, le crâne... Non, pas les aisselles: à cet âge-là, les cavités anatomiques n'ont encore aucune spécificité olfactive. J'ai reniflé les morceaux de papier, mais comme bien souvent, les patches ne sentent pas grand-chose d’intéressant. Leur odeur artificielle évoque tout juste le détergent, voire le sapin (quel design étrange..) que l'on suspendait jadis au rétroviseur des voitures pour chasser la puanteur des cigarettes. 

N'empêche, à leur seule évocation verbale, toutes les senteurs d'un bébé me reviennent dans les narines. Il y a comme un effet amollissant à se souvenir de ces draps froissés lors des nuits de veille, de ces barboteuses imprégnées, de l'haleine chargée d'après l'ablation des amygdales. Une vraie usine à odeurs, un bambin! 

Je me demande du coup s'il n'y aurait pas une piste sentimentale à explorer pour l'industrie du parfum. On s'asperge tous de rose et de magnolia, de vanille et de musc, mais ce sont là des odeurs qui cachent. Alors qu'il y aurait des foules de senteurs très humaines, qui, elles, révèlent davantage qu'elles ne dissimulent. Quid de l'odeur sur mesure du pull-over de son amoureux? Quid du parfum chavirant de sa première nuit d'amour? Ou alors du gigot dominical? Du doudou jamais lessivé de son enfance?

J'ignore si l'effet serait très glamoureux dans la hotte du Père Noël, mais j'ai comme le pressentiment que ces senteurs privées et uniques changeraient pas mal de choses dans les relations humaines. Un patron s'agace-t-il de la même manière devant les budgets en rouge, quand il porte sur lui l'odeur de la nuque blonde de sa fillette? La vie flacons, comme un livre de souvenirs pour nez... 

Cela dit, s’il y a une odeur qui ne va jamais me manquer, c’est celle du sac de sport d'un adolescent après un match de foot. Là, sans façon, pas besoin d’essayer de la capter en une jolie bouteille.

 

La ligne violette

Voilà, c’est fait! Les panettones, les bocaux de foie gras et les biscuits à la cannelle sont en action sur les rayons des supermarchés, il est temps d’arrêter de gémir en surveillant l’aiguille de la balance et de changer de régime alimentaire. Car qu’avons-nous englouti ces dernières semaines? Dans mon cas, il y a eu du jaune (fondue), du rose orangé (saumon), du vert (tout de même un peu), beaucoup de brun (chocolat) et un peu de blanc aussi (pintade à la crème). Sachez donc que si votre menu a peu ou prou ressemblé au mien, nous nous sommes franchement trompés de palette chromatique. La seule couleur que les gourous de l’alimentation portent aux nues pour l’année qui commence, c’est le violet. Gloire aux anthocyanes, ces pigments naturels au puissant effet antioxydant! A nous, minceur, jeunesse éternelle, cœur solide et salade de choux rouge aux graines d’açai! Le phénomène a déjà un nom, en anglais, forcément: purple food, purple food… Et arrêtez de le chanter sur l’air de Prince, yeux levés au ciel.

Normalement, je plisse un nez dubitatif quand diététiciens, cuisiniers et environnementalistes annoncent les tendances qui pointent. J’ai ainsi boudé la folie petites graines, renâclé aux recettes à base d’épluchures de pomme de terre, détesté le soja et pois chiches déguisés en steaks hachés, snobé le kale en smoothie et j’envisage avec méfiance cette mode de la viande Nose to Tail – du groin à la queue – qui, tant qu’à manger une bête, entend en réhabiliter tous les morceaux. La queue de porc et le cœur de poulet grillé, je ne suis pas très sûre…

Les aliments pourpres, en revanche, me mettent en joie. D’une certaine manière, voilà les plus charnels des végétaux, avec ce jus sombre qui coule comme un élixir de vie. Des lèvres noires de myrtilles? Embrassons-les! Et on les dirait échappés des grimoires secrets des sorcières, ces plats qui mijotent à gros bouillons rouges: riz sauvage, velouté de betterave, bave de crapaud et calotte d’évêque? Ces préparations semblent si vénéneuses, que l’on a tout de suite envie d’y goûter, comme à des délices interdits. Et n’oublions pas les légumes improbables qui viennent subitement de changer de couleur: chou-fleur violet, carottes sombres, asperges mauves, maïs assorti, igname pourpre, pomme de terre violine… Abracadabra, voilà la baguette magique de l’agriculture.

Je vous laisse vous préparer un carpaccio de betteraves de Chioggia (huile d’olive, jus de citron, fleur de sel et poivre de Tasmanie – ce dernier aussi vire au violet, une fois concassé) et admirer l’effet sur une assiette blanche. J’en profite pour vous souhaiter une année 2017 aussi saine que stylée. Et si j’étais vous, j’accompagnerais d’un verre de Cornalin… Juste pour le plaisir de l’harmonie des teintes.

L’esthétique méduse

Il faut se méfier de Tom Ford. Quand le designer touche quelque chose, les foules finissent toujours par aduler ladite chose, subitement promue à la pointe du dernier cri. C’est ainsi que le smoking ajusté est devenu supercool (il a habillé tous les James Bond récents), que le porno chic a marqué l’imagerie mode pendant une décennie, que les intérieurs élégants aspirent au noir avec un bouquet blanc, que l’oud passe pour la senteur masculine ultime, que les lunettes se portent désormais avec des montures très assumées. J’arrête là, l’inventaire complet est trop fastidieux. Or voilà que l’homme enrichit sa palette créative en se tournant vers le cinéma. Son deuxième film, Nocturnal animals, amène sur les écrans sa vision hyperesthétique et radicalement désabusée du beau.

Je répète: tout ce que ce que l’homme propose devient désirable… C’est avec cette idée en tête que je me cale dans mon fauteuil rouge, prête à happer des yeux le monde de demain. On peut dire que j’en ai pris plein les rétines… Le film est magistral: d’une cruauté sublime. On en sort le cœur écorché. Mais c’est des premières images, celles du générique, que voudrais vous parler. Je cligne encore des paupières face à cette invasion visuelle (ceux qui ont vu le film peuvent sauter quelques lignes, pour les autres, essayez d’imaginer): plan frontal et serré sur des danseuses nues coiffées de chapeaux de majorettes, de formidables corps obèses et flétris, avec des flancs qui flottent, des seins vides qui battent au vent comme des oreilles d’éléphants, des ventres qui montent et descendent en tsunamis successifs… et des sourires de joie pure. Quelle vision! Elles sont quatre, les courageuse sexagénaires qui ont prêté leurs formes à l’exercice. Elles en rient encore: «une demi-tonne de femmes nues sur le plateau», raconte l’une d’elles au magazine The Wrap.

Etrange, ce qui passe par la tête d’une femme devant un tel spectacle… La peur d’abord: dans la salle de cinéma, chacune semblait jeter un coup d’œil furtif sur son propre abdomen, juste pour vérifier que l’amplification corporelle sur écran n’avait pas contaminé la vraie vie. Puis la fascination voyeuse: c’est rare que l’on dispose d’un tel point de vue sur les méandres des corps déchus, cette topographie de l’excès contemporain. La bienveillance enfin (seulement enfin…): quelle beauté insolite dans ces replis inconnus, comme une légèreté de méduse, à la fois enveloppante et informe.

La danse dénudée s’avère finalement une sorte d’expérience artistique, mise en scène dans la galerie de l’héroïne du film. Ouf, même dans le film, c’était pour de faux…

J’ignore si le visionnaire Tom Ford va infléchir notre regard sur le surpoids avec cette explosion de chairs en désordre. Ce qui est sûr, c’est que les mamies XXL ont l’air de bien s’amuser, alors que la galeriste (Amy Adams, plastique parfaite) développe un rapport plutôt compliqué avec le bonheur. Pourtant, elle porte deux boulets de canons dans le décolleté – mais ça n’a certainement rien à voir.