26/10/2017 15:52 | Lien permanent | Commentaires (0)

Nos bobines dans les airs

Mon amie avait la mine extatique de celle qui venait de découvrir une pépite dans son tamis de chercheuse d'or. La raison de tant de joie? Un sac à main en soldes ? Un message amoureux ? Une entrée VIP pour la finale des Swiss Indoors? Nullement. Dans sa main scintillait une drôle de plaquette métallisée, un peu comme celles que les jardiniers accrochent dans les arbres fruitiers pour faire fuir les merles. Ah, non, pardon! Il semble que l'influence est moins bucolique et plus technologique, puisque inspirée d'une tablette numérique. Bref, on s'approche et on prend en mains: cette chose-là est en fait une feuille de timbres postaux. À un franc pièce, bordure dentelée comme il se doit, mais surface réfléchissante à la place du dessin habituel. Presque un miroir de poche: les femmes peuvent y vérifier si elles ne se sont pas mis du rouge à lèvres plein les dents. C'est la nouvelle collection d'automne de la Poste, la version timbrée des escarpins en argent tellement à la mode cette saison. La pièce a été réalisée en collaboration avec la jeune créatrice Nicole Jara Vizcardo, de l'école d'art de Zurich: une manière brillante de donner envie de faire circuler du papier joli plutôt que de balancer un mail anodin, fût-il rehaussé d'émoticônes. Et d'ailleurs, pour créer la convoitise, la poste applique pratiquement une politique de pénurie organisée: les timbres argentés ne sont disponibles que dans les postes principales. La beauté se mérite! Mon amie est galeriste: elle a écumé tous les offices de la ville pour pouvoir profiler son courrier de manière arty.

Au-delà de la prouesse design de l'exercice, le timbre porte un nom délicieusement ironique. Il s'appelle selfie, comme on peut le lire en petites lettres vertes luminescentes en bas à gauche. L'idée avouée est de lier le réflexe numérique au geste physique, mais au fond l'objet relève surtout de la parabole sur la vanité contemporaine. Un selfie? Que tu crois! Penche-toi sur le timbre, comme Narcisse au-dessus de l'eau, comme l'adolescent sur son écran, tu t'y verras, évidemment! Mais le timbre qui collera à ta carte postale ne véhiculera que l'illusion, ton portrait comme un fantôme invisible, immédiatement remplaçable par le visage suivant.

Mon amie a raison! Je cours prendre ma place dans la file du guichet, pour faire le plein de ces petits bouts de philosophie à un balle. Chers amis, je me réfléchis en réfléchissant à ce que je pourrais bien vous écrire…

 

23/10/2017 18:01 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le cadeau de la méduse

Parmi les nombreux mystères que l’existence nous réserve, il en est un qui me laisse perplexe de manière récurrente, soit à chaque fois que je pénètre dans une salle de bains d’hôtel: à quoi peut, bon sang de bonsoir, servir un bonnet de douche? Ma profession de journaliste (merci la vie!) implique des déplacements fréquents, notamment pour aller rencontrer diverses personnalités. Lesdites personnalités vivent souvent en concentration dans les capitales et les horaires qu’ils proposent peuvent ne pas être compatibles avec un aller-retour en un seul jour. Et comme il n’y a pas besoin de vous faire un dessin sur les moyens que la presse investit dans les notes de frais de ses collaborateurs, je suis assez à jour sur les facilités proposées par les chambrettes en semi-sous-sol, avec vue sur les mollets des passants à travers le soupirail (il y en a une exquise, dans ce style, tout près de la gare de Milan – je recommande!). Bref, mon constat est le suivant: le seul point commun entre le plus somptueux des palaces et le dernier des bouis-bouis, c’est que partout on offre un bonnet de douche au client. Et il s’agit à peu près du même: une méchante chose en feuille de plastique transparent, avec un élastique. Dans le haut de gamme, il est présenté dans un coffret en laque noire; dans l’économique, on le voit plié dans une pochette, comme une méduse asséchée. Mais il est toujours là.

Pourtant, la robinetterie contemporaine permet des jets de douche assez faciles à orienter et il ne faut donc pas nécessairement être contorsionniste de cirque pour éviter de se mouiller les cheveux. Car c’est bien à cela que sert ce drôle d’accessoire qui fait ressembler tout le monde à un chirurgien sur le point d’entrer en salle d’opération? A protéger son brushing, n’est-ce pas? On peut bien sûr avoir peur de déclencher par mégarde la douche sous le mode «pluie tropicale» - mais bon, avec une trombe d’eau sur l’occiput, le malheureux petit film ne saura pas sauver grand-chose. Et ce brushing…? Qui en porte un assez coriace pour résister à l’écrasement du bonnet? Dans chaque salle de bains de passage, je tourne et retourne entre les doigts cette ridicule coiffe molle, en pensant à ces dames d’antan, qui allaient chez leur coiffeur une fois par semaine et bataillaient pour maintenir l’édifice en place entre deux rendez-vous. Il n’y a qu’elles que je visualise avec ce tue-la-joie sur la tête. Mais je dois manquer d’imagination. Peut-être y a-t-il là des possibilités qui m’échappent: tout un univers fétichiste de plaisirs alternatifs? Des rituels de beauté innovants? Des activités de bricolage? Un conditionnement de sandwich?

Une chose me semble acquise: le bonnet de douche incarne l’idée même du cadeau pas cher que l’hôtel dispense avec plaisir. Il est là, à disposition, comme un bel acte gratuit, au même titre que la savonnette ou (parfois) la lime à ongle. Sauf que le bonnet, personne ne le pique jamais, et il reste éternellement offert aux voyageurs qui se succèdent.

16/10/2017 14:09 | Lien permanent | Commentaires (0)

Mon presque mouton et moi

Devant le miroir de la salle de bains, les potions s'alignent. Crème hydratante, anti-rides, un truc à billes pour les yeux, un pot à pompe pour le corps. Dans la torpeur cotonneuse des petits matins, j'y vais presque à tâtons, danse des potions magiques: des fois que ça marcherait, je n'aimerais pas passer à côté de l'aubaine. Sauf que ça devient de plus en plus compliqué et il s'agit de ne pas se fourvoyer de petit pot. Il y a aujourd'hui des crèmes de beauté pour les dents, des masques douceur pour les cheveux, des sérums pour les ongles, des irrigateurs de cuticules, des renforçateurs de cils, des onguents spéciaux pour le cou, d'autres encore pour le décolleté - hé, à chacun son principe actif! À ma connaissance, il n'y a guère que les oreilles à ne pas bénéficier de  soins idoines, mais je suis prête à parier qu'un assouplisseur de lobes est en préparation quelque part, dans le plus grand secret, au fond d'un laboratoire qui promet lune, bonheur et beauté à celles sauront parfaire leur esthétique auriculaire. Il faudrait d'ailleurs sérieusement revisiter l'architecture des salles d'eau - en agrandissant les locaux et en intégrant les réfrigérateurs pour produits frais, s'il vous plaît - si on veut trouver un moyen ranger un peu tout ce bazar.

Bref, c'est donc dans ce contexte de surabondance que débarque une nouvelle vision de beauté, sans paraben, sans conservateurs, sans rien de vilain: les soins pour pull-overs. Oui, moi, aussi j'ai lu l'étiquette deux fois avant de comprendre l'idée... surtout que le flacon ressemble à s'y méprendre aux contenant des cosmétiques à fleu-fleurs. Un peu plus, je me serais tartiné du gel lessive sur le bout du nez. Voilà donc que les produits de lavage – que l’on avait l’habitude d’acheter en bonbonne géante aux couleurs criarde – se piquent d’ambiance raffinée et jouent les hydratants douceur. Sans doute la laine - à l'instar de la joyeuse chèvre, du doux mouton de mérinos qui l'a portée avant nous - est-elle désormais considérée comme une matière vivante, méritant à ce titre toutes les faveurs. Un peu comme une suggestion d’animal domestique? Vivent donc les shampoings cachemire à l'huile de coco, les soins pour le linge à la fleur d'oranger, les baume jeunesse du cuir.

Je suis de nature plutôt partageuse. Je veux bien que l’homme tape discrètement dans mon sublimateur de teint. J’accepte que les enfants chipent mon shampoing réparateur. Mais je ne suis pas certaine de vouloir jouer, peau pour peau, poil pour poil, dans la même ligue que mes amis velus du fond de l'armoire.