03/02/2018

N’aboie pas, chérie…


Mon amie est une femme pacifique, qui, d’ordinaire, n’effraie pas l’assistance de ses hauts cris. Or, depuis quelques mois, assise dans son salon, elle développe comme un second langage, qui vient parfois, brièvement, interrompre le flux doux de son propos. Entre deux phrases, elle tourne la tête et aboie: «OK Google!», puis, d’une voix à peine attendrie, prend commande des prévisions météo ou d’une play list de jazz.
La première fois, ça surprend. Étrange de prendre un ton d’Oberführer pour pouvoir écouter une mélodie tendre. C’est que ces amis viennent d’adopter un assistant personnel électronique et de lui installer une niche sur le comptoir de la cuisine. Et à l’instar des jeunes chiots qu’il faut dresser, cette bestiole de métal première génération est en pleine phase d’apprentissage. Elle comprend qu’on lui adresse une requête seulement si les mots «OK Google» sont prononcés de façon claire et audible, si possible d’un ton suffisamment péremptoire pour qu’ils ressortent du bruit de fond de la conversation. En écriture e-mail, ils seraient écrits en gras et majuscules. Une fois cette mise en action enregistrée (l’équivalent vocal de la touche «on») l’intelligence artificielle se met en branle et fournit ce qui est requis: le niveau d’enneigement à Verbier, L’Aigle Noir de Barbara repris par Nancy Sinatra, l’horaire du train pour Zürich, les nouvelles du jour, le message laissé par belle-maman sur la combox, la recette des lasagnes au saumon. Non, OK-Google n’a pas encore appris à remuer la béchamel, mais ça ne va sans doute pas tarder.
Je n’ai aucun doute sur le brillant avenir auquel ces auxiliaires issus des laboratoires de recherche sont promis dans nos foyers. Nous allons vite oublier que l’appareil bavard, même en mode veille, enregistre forcément tout ce qui se passe entre nos murs et que d’aucuns pourraient fort bien abuser de cet espionnage passif. Non, tant que nous aurons plus de musique pour moins de corvées, nous allons lui faire une place à table. J’espère seulement que les oreilles de ces assistants personnels vont s’affiner et qu’on pourra leur parler de manière plus humaine.
Mes amis n’ont pas d’enfant en bas âge à éduquer dans la maisonnée. J’en suis soulagée. Même si la boîte qui cause n’est qu’un tas de ferraille connectée, quel message fait-on passer quand on ordonne systématiquement plutôt que de demander poliment? Des générations de morveux risqueraient d’en pendre de la (mauvaise) graine et trouver que, franchement, les êtres humains sont d’un commerce beaucoup trop compliqué par rapport à l’amie machine. Je propose que toutes les Alexia, Siri et autres OK-Google soient reprogrammées pour ne produire aucun son avant qu’on ne leur ait susurré un «s’il te plaît».