18/01/2017

Noël chinois

Corne d'abondance! Dans les pages des magazines spécialisés ou moins, sur les sites, sur les écrans et les placards publicitaires, on mange des yeux. Langoustines à l'estragon, suprêmes de pintade, chapon farci au foie gras et noisette, verrines betterave et chèvre, coquilles Saint-Jacques en terrine, tartare de saumon sur blini tiède, toasts briochés au beurre d'algues et radis noir… J'arrête? J'arrête! Vous avez raison, rien ne sert de se monter les papilles en attendant le réveillon, parce que, quoi qu'en dise la rumeur gourmande, le soir venu, au pied du sapin, on va tous se retrouver avec le menu traditionnel suisse. Mais si, vous savez bien: la fondue chinoise. Ne faites pas semblant d'avoir oublié depuis l'an dernier! Tous les rayons alimentation le confirment: à Noël, en Suisse, on fait bouillir des morceaux de viande dans du bouillon et on les trempe ensuite dans de la mayonnaise aromatisée. Facile, vite fait, maintenant on peut passer aux cadeaux…

Dans l'absolu, je suis prête à apprécier cette potée sympathique qui permet de recycler les longues fourchettes à trois dents. Mais de grâce, pas à Noël! Pas le seul soir de l'année où les rituels du monde entier exhument des saveurs héritées des temps anciens, visant à inscrire l'homme contemporain dans son histoire intime. En France, on mange des fruits de mer. Dans le monde anglophone on découpe cérémonieusement de la volaille et on avale du pudding noir à base de noix et de lard. En Provence, on enchaîne 13 desserts, un pour chaque apôtre, le dernier pour Jésus. Là d'où je viens, on mange de la carpe panée en triant vaillamment les arêtes. Et pendant que le monde renoue avec ses racines, en Suisse, on sort le caquelon et chacun se débrouille avec ses lanières de bidoche crues, selon une (absence de) recette à la mode depuis à peine vingt ans.

Passons sur l'incongruité d'avoir comme coutume locale un plat au nom exotique - ça, c'est plutôt rigolo. Ce qui m'attriste, c'est le défaitisme que ce choix trahit. Servir de la fondue chinoise, c'est admettre qu'un festin, c'est vraiment trop de boulot. C'est accepter aussi que les membres de la tablée ont des goûts forcément irréconciliables, alors que ce système de self-service permet à chacun de faire ce qui lui plaît. Y compris au végétarien allergique au gluten, qui peut sucer sa carotte cuite à rien. La fondue chinoise, c'est le plus petit dénominateur commun de la gastronomie, le contraire même de l'idée du partage.

En même temps, la Suisse, experte du pragmatisme, du compromis et de la médiation, a ainsi spontanément opté pour un menu à son image. Reste à savoir si tant de bon sens est compatible avec l'esprit festif. Brin de folie, reste avec nous.

 

Le parfum du réel

 

C'est le genre d’émotion dont un parent ne se lasse pas: plonger son nez dans le duvet moite sur la tête d'un nouveau-né. Qu'y sent-on? Une mélange un peu âcre de sueur toute jeune, des relents de lait, forcément, des effluves animales et chaudes, un reste  de shampoing peut-être...  Le tout nouveau magazine Nez, autoproclamé «La revue olfactive», offre avec son deuxième numéro une plaquette à patches, où l'on devrait, en décollant la pellicule de plastique, sentir les différentes senteurs d'un bébé: les rots, les langes, le crâne... Non, pas les aisselles: à cet âge-là, les cavités anatomiques n'ont encore aucune spécificité olfactive. J'ai reniflé les morceaux de papier, mais comme bien souvent, les patches ne sentent pas grand-chose d’intéressant. Leur odeur artificielle évoque tout juste le détergent, voire le sapin (quel design étrange..) que l'on suspendait jadis au rétroviseur des voitures pour chasser la puanteur des cigarettes. 

N'empêche, à leur seule évocation verbale, toutes les senteurs d'un bébé me reviennent dans les narines. Il y a comme un effet amollissant à se souvenir de ces draps froissés lors des nuits de veille, de ces barboteuses imprégnées, de l'haleine chargée d'après l'ablation des amygdales. Une vraie usine à odeurs, un bambin! 

Je me demande du coup s'il n'y aurait pas une piste sentimentale à explorer pour l'industrie du parfum. On s'asperge tous de rose et de magnolia, de vanille et de musc, mais ce sont là des odeurs qui cachent. Alors qu'il y aurait des foules de senteurs très humaines, qui, elles, révèlent davantage qu'elles ne dissimulent. Quid de l'odeur sur mesure du pull-over de son amoureux? Quid du parfum chavirant de sa première nuit d'amour? Ou alors du gigot dominical? Du doudou jamais lessivé de son enfance?

J'ignore si l'effet serait très glamoureux dans la hotte du Père Noël, mais j'ai comme le pressentiment que ces senteurs privées et uniques changeraient pas mal de choses dans les relations humaines. Un patron s'agace-t-il de la même manière devant les budgets en rouge, quand il porte sur lui l'odeur de la nuque blonde de sa fillette? La vie flacons, comme un livre de souvenirs pour nez... 

Cela dit, s’il y a une odeur qui ne va jamais me manquer, c’est celle du sac de sport d'un adolescent après un match de foot. Là, sans façon, pas besoin d’essayer de la capter en une jolie bouteille.

 

La ligne violette

Voilà, c’est fait! Les panettones, les bocaux de foie gras et les biscuits à la cannelle sont en action sur les rayons des supermarchés, il est temps d’arrêter de gémir en surveillant l’aiguille de la balance et de changer de régime alimentaire. Car qu’avons-nous englouti ces dernières semaines? Dans mon cas, il y a eu du jaune (fondue), du rose orangé (saumon), du vert (tout de même un peu), beaucoup de brun (chocolat) et un peu de blanc aussi (pintade à la crème). Sachez donc que si votre menu a peu ou prou ressemblé au mien, nous nous sommes franchement trompés de palette chromatique. La seule couleur que les gourous de l’alimentation portent aux nues pour l’année qui commence, c’est le violet. Gloire aux anthocyanes, ces pigments naturels au puissant effet antioxydant! A nous, minceur, jeunesse éternelle, cœur solide et salade de choux rouge aux graines d’açai! Le phénomène a déjà un nom, en anglais, forcément: purple food, purple food… Et arrêtez de le chanter sur l’air de Prince, yeux levés au ciel.

Normalement, je plisse un nez dubitatif quand diététiciens, cuisiniers et environnementalistes annoncent les tendances qui pointent. J’ai ainsi boudé la folie petites graines, renâclé aux recettes à base d’épluchures de pomme de terre, détesté le soja et pois chiches déguisés en steaks hachés, snobé le kale en smoothie et j’envisage avec méfiance cette mode de la viande Nose to Tail – du groin à la queue – qui, tant qu’à manger une bête, entend en réhabiliter tous les morceaux. La queue de porc et le cœur de poulet grillé, je ne suis pas très sûre…

Les aliments pourpres, en revanche, me mettent en joie. D’une certaine manière, voilà les plus charnels des végétaux, avec ce jus sombre qui coule comme un élixir de vie. Des lèvres noires de myrtilles? Embrassons-les! Et on les dirait échappés des grimoires secrets des sorcières, ces plats qui mijotent à gros bouillons rouges: riz sauvage, velouté de betterave, bave de crapaud et calotte d’évêque? Ces préparations semblent si vénéneuses, que l’on a tout de suite envie d’y goûter, comme à des délices interdits. Et n’oublions pas les légumes improbables qui viennent subitement de changer de couleur: chou-fleur violet, carottes sombres, asperges mauves, maïs assorti, igname pourpre, pomme de terre violine… Abracadabra, voilà la baguette magique de l’agriculture.

Je vous laisse vous préparer un carpaccio de betteraves de Chioggia (huile d’olive, jus de citron, fleur de sel et poivre de Tasmanie – ce dernier aussi vire au violet, une fois concassé) et admirer l’effet sur une assiette blanche. J’en profite pour vous souhaiter une année 2017 aussi saine que stylée. Et si j’étais vous, j’accompagnerais d’un verre de Cornalin… Juste pour le plaisir de l’harmonie des teintes.