07/05/2016

Zoom sur l’entrejambe

On pourrait appeler cela la collision de deux tendances de fond. A ma droite, la pratique, toujours en augmentation, de la course à pied (il n’y a qu’à longer un lac, en Suisse, pour observer à l’œil nu les 23,3% de la population qui s’adonnent au jogging – à croire qu’ils trottent tous au même endroit). A ma gauche, le sempiternel retour de l’esthétique année 1970, pantalons pattes d’éph’, semis de fleurettes et franges à gogo. Le rapport entre les deux? Mais les cuissettes, pardi! C’est embarrassant, mais les revoilà…

Ceux qui ont vécu, en temps réel, des cours de gymnastique vêtus de ces improbables courtes choses s’en souviendront le rose aux joues. Pour les nouveaux arrivés sur la planète, l’affaire demande un brin d’imagination et de fouille dans les archives. On s’y met: le mot «cuissettes» (vocable suisse) désigne donc des shorts de sport un peu amples, coupés haut sur la jambe, légèrement échancrés en arrondi sur la hanche. L’effet visuel évoque une sorte de triangle qui fait flap-flap à chaque pas. On peut en voir sur les photos orangées des albums familiaux ou encore dans le film Free to Run de Pierre Morath, qui raconte brillamment l’épopée du running (courez-y… si je puis me permettre). Bref: l’accoutrement était si disgracieux et si peu pratique (ça s’entortille où il ne faut pas, ça frotte sur l’intérieur des cuisses) qu’il a été avantageusement remplacé, ces dernières années, par des variantes plus ou moins longues de leggings moulants. Or, comme rien n’est assez laid pour échapper à un revival, j’ai le discutable honneur de vous annoncer le retour de la culotte de course flottante.

Je viens d’en croiser quelques exemplaires dans un rayon sport. Et j’en suis restée sans voix. Au premier coup d’œil, la chose est fidèle à l’original, comme une jupette unisexe qui palpite en cadence. A l’examen plus appuyé: c’est bien pire! Les cuissettes nouvelles ne sont cuissettes qu’en surface, pour le bluff, car elles s’avèrent jumelées à un short cycliste. A l’époque, la laideur se justifiait au moins par le plaisir de sentir ses muscles bouger au grand air, dans l’euphorie d’un nouveau rapport au corps issu de la révolution sexuelle. On aurait aimé courir nu, grisé par la brise sur la peau, mais bon, les cuissettes étaient un pis-aller. Le nouvel avatar, lui, est un d’un esprit radicalement inverse. Au-dessous: un bon cycliste bien gainant, pour maintenir en place tous les volumes en bosses ou en fente de la partie inférieure du tronc; au-dessus: un morceau de tissu léger pour flouter pudiquement tous ces détails anatomiques soudain peu convenables. J’ai peur: et si les nouvelles cuissettes étaient le voile islamique de l‘entrejambe?

02/05/2016

L’instinct nourricier

Panne en rase campagne… Ce jour-là, l’InterCity a planté sur les freins au milieu des pâturages fribourgeois et il n’est plus reparti. Ça arrive rarement, mais ça arrive. Les pendulaires de fin de journée, à forte majorité de messieurs cravatés et de dames en talons, n’ont d’abord pas pipé mot. On sentait que, tant qu’une connexion Internet efficace les reliait au reste de la planète, les minutes supplémentaires engrangées allaient permettre de rattraper le retard dans la gestion de la messagerie électronique – presque une aubaine, cette plage de travail en bonus! Tout le monde cliquetait donc à tout va, sans un regard pour les vaches décorativement plantées dans le paysage, tout étonnées de ce train qui avait cessé de passer.
Sauf que la panne a duré. Longtemps. Et passée la demi-heure, un humain coincé dans un wagon immobile commence à s’agiter, même s’il dispose d’un ordinateur et d’une prise électrique de première classe pour le maintenir chargé. C’est alors qu’émerge le fond de l’âme, que l’important se met à primer sur l’urgent. Et qu’est-ce qui est décisif dans ces instants-là? Qu’est-ce qui justifie les appels d’urgence et teinte d’angoisse le fond des prunelles? La bouffe, pardi! Nous sommes tous encore repus de midi, même pas égarés sans provisions au milieu d’un désert et nous savons que les CFF ne vont pas nous laisser dépérir… Pourtant l’appel vital du ventre reste le premier réflexe de l’homme prisonnier. Là, un père au téléphone donne le mode d’emploi des pâtes («Sors la grande casserole, remplis-la aux trois quarts d’eau…»). Ailleurs, une mère dicte la liste des victuailles à aller acheter vite fait, puisqu’elle-même n’aura plus le temps de passer au supermarché. A côté, une brune bien mise négocie l’heure de rendez-vous au restaurant. Plus loin, un rejeton au bout du fil s’inquiète de ce qu’il y aura dans son assiette et à quelle heure: il a déjà faim et sa nourricière attitrée ne sait même pas quand son mode de locomotion va redémarrer. D’un seul coup, tout le train parle cuisine et recettes, en s’échangeant des regards entendus et des haussements d’épaules navrés de ces chamboulements autour de la table. Les maillons de la grande chaîne alimentaire que nous sommes tous se sentent soudain inutiles: ils ne contribueront en rien à l’alimentation collective du soir, ni en préparation, ni en consommation - quel est donc le sens de la vie?
Une seule voyageuse a connu dans l'affaire son moment de gloire: la dame du minibar ambulant. Accrochée à son chariot, sourire consolateur d’une oreille à l’autre, elle a su ramener tout son monde aux fondamentaux: "une petite bière, tant qu'à faire?" Mon vis-à-vis à de compartiment m'a offert une canette et nous avons entrechoqué le métal à la santé de cette humanité qui ne se retrouve semblable que dans ¨la malchance… et la nourriture en partage. Bon appétit, amis lecteurs !