12/03/2016

Le piège de l’escargot

Ouf, ce soir, ç’en est fini du Salon de l’auto… Ne vous méprenez pas: je n’ai rien contre ce bouquet annuel de carrosseries rutilantes. La journaliste que je suis apprécie d’avoir, à portée de bloc-notes, le gratin de la vrombissante création mondiale. La consommatrice que je suis aussi se réjouit de faire du lèche-pare-brise en se demandant s’il n’est pas temps de troquer la monospace familiale contre un cabriolet décapotable, maintenant qu’il n’y a plus de trottinettes d’enfants à entasser dans le coffre. Bref, tout va bien: salons de l’auto, de l’horlogerie, du meuble à Milan, des antiquaires à Lausanne – même combat, vivent les belles choses sur lesquelles s’extasier.

Mais avec le Salon de l’auto, il y tout de même un menu problème de logistique: nous ne sommes pas loin du moment où l’accès au dit salon va faire effet de contre-publicité virulente au monde merveilleux de la voiture. Je vois bien à quel point il est malaisé, philosophiquement, de demander aux multiples adorateurs de la déesse à quatre roues de se déplacer en train pour aller pratiquer leur culte, mais là, durant dix jours, l’autoroute Lausanne-Genève ressemble à un cortège d’escargots vieillissants. L’exact inverse de ce qui fait rêver les rouleurs en mécaniques.

Samedi dernier, j’ai vécu le piège à gastéropodes en direct. J’ai pris le volant sous la neige crachotante et sur la chaussée glissante, pour aller chercher mon homme à l’aéroport. La naïve! Durant de longues douzaines de minutes en escargot-j’avance, escargot-je-fais-du-surplace, j’ai eu tout loisir d’observer les voitures en panne ou sorties de la route, au son lointain des sirènes de police. Pas génial, comme promo… Enfin arrivée (avec un retard à peu près acceptable) en vue de Cointrin, je me suis trouvée doublement coincée: la sortie de l’aéroport était condamnée et les taxis genevois bloquaient la route en protestation contre Uber. Et hop, 90 minutes de plus au compteur, pour refaire le tour du quartier via le CERN et la France voisine. Sérénité et amour du prochain: heureusement que la radio diffusait de la bonne musique. Le Salon de l’auto, lui, imperturbable dans son immeuble surplombant cette gabegie, n’en exposait pas moins brillamment ses beautés. N’empêche: il est des moments où le plus convaincu des automobilistes peine à se rappeler pourquoi il n’est pas en train de lire son journal, une tasse de café à la main, dans un wagon ponctuel.

Ce samedi matin-là, je me suis sentie comme une rescapée de deux visions désespérément révolues. D’une part, ce mirage qui nous incitait à croire que chacun allait plus vite dans sa petite auto. D’autre part, cette idée romantique où le vol en avion représentait un événement d’exception, que la famille aimante saluait en allant cueillir l’aventurier jet-lagué à l’arrivée. Le mien, de héros du jour, aurait tout eu à gagner à rallier sa douche, puis son lit, par ses propres moyens. «Parfois, le monde va trop vite pour moi» – me disais-je, tous freins plantés, parfaitement immobile au sein du bouchon.

05/03/2016

Main gauche et palmée

C’est en voyant la mâchoire crispée de mon homme, que je me suis dit que le sauvetage de la planète n’était pas gagné… J’avais commandé un nouveau luminaire labellisé slow design, signé de l’un des maîtres du genre, David Trubrige, et notre futur lustre à suspension, (en bois de forêt gérée de manière parfaitement durable, s’il vous plaît) était donc arrivé conditionné en kit dans une boîte minuscule, afin de limiter la production de gaz carbonique durant le transport. Tout juste, je vous dis! Comme 70'000 spectateurs, j’ai vu le documentaire éco-joyeux Demain. Comme le jury des Césars, je suis sortie de la projection pleine d’optimisme, le sourire en banane (hélas point cultivée localement). L’avenir s’annonce bio et beau. C’est l’élan qui m’a donc menée à l’atelier bricolage qui consiste à transformer une flopée de fines lamelles en forme de pattes d’oies en une belle sphère ajourée, dans laquelle installer une ampoule led. Un puzzle en 3D, en somme… Nous nous y sommes mis à trois, dont deux râlaient: l’homme n’en menait pas large avec le mode d’emploi; le fils tirait la langue, front plissé, en insérant les rivets sensés tout tenir en place; et moi je priais pour que rien ne casse. Ouf, on y est arrivé en à peine moins d’une soirée. Au final (pourquoi ne suis-je pas surprise?) la suspension est montée à l’envers: la couleur rouge dehors plutôt que dedans, mais je n’ai pas eu le courage de tout démonter.

J’éprouve soudain comme un doute sur le bonheur dont cette démarche est censée nous inonder. Le problème, c’est que les bonnes intentions prennent un temps fou. Déjà qu’il a fallu renoncer à la salade toute prête en sachet au profit de belles têtes de laitues, à laver avec soin et amour, feuille par feuille. Soit. Ensuite il faut peler à la main les tonnes de légumes de chez le paysan d’à côté – très bien aussi, au moins c’est bon. Maintenant en plus la commune insiste pour que l’on trie, certes, mais elle supprime le ramassage des ordures. En fait, dans la logique verte, il faudrait tout faire soi-même. Bienvenue à la déchetterie le samedi après-midi, à la fabrication maison de pain complet le dimanche. Et le vendredi soir, alors? On tricote des chaussettes en laine de mouton de chez le voisin? Zut, j’ai oublié d’aller nourrir les poules…

Stop! La tyrannie du do-it-yourself ne passera pas par moi.

Soyons clairs: je ne sais pas jardiner et je déteste le bricolage. D’ailleurs, question habileté, j’ai deux mains gauches et palmées de surcroît. J’appelle donc de mes vœux – et viiiiiite, s’il vous plaît – l’avènement d’une économie de proximité du do-it-for-you. Je suis persuadée qu’il y a là une foule de nouveaux jobs, pour ceux qui aiment faire ce qui désespère leur voisin. Et comme ça, peut-être, je pourrais soigner mon empreinte carbone tout en trouvant (je sais, c’est un concept un peu dépassé…) les huit heures par jour qu’il me faut pour aller travailler.