08/02/2016

Bas les casques

Il est des instants vertigineux dans la vie d’une mère, quand elle réalise, avec des années de retard, qu’elle a tout fait faux. J’en étais là lundi dernier matin, en tenant à la main un casque de ski qu’il fallait aller rendre dans le magasin de sport où mon cadet l’avait loué pour le week-end. Je passe aussi pudiquement que rapidement sur le montant de cette location et l’abominable couleur verte de l’objet, pour en venir au cœur de ma déconvenue: ce casque-là, comme tous ses semblables, est super-extra mega dangereux. Je suis totalement irresponsable de laisser ma descendance se déplacer avec un tel aimant à ennuis sur la tête.

C’est que je viens de lire le compte-rendu d’une expérience psychologique réalisée à l’Université de Bath, en Angleterre. Les deux chercheurs, Tim Gamble et Ian Walker, ont posté 80 personnes entre 17 et 56 ans devant des ordinateurs, les uns portant des casques, les autres coiffés de simples casquettes. Il s’agissait de gonfler des ballons virtuels, en touchant une prime liée à la grosseur obtenue. Mais gare, on perd la mise si le ballon explose. Morale de l’histoire: il semble que le port du casque fait perdre la boule… Quels que soient leur âge et leur sexe, les participants casqués ont pris bien davantage de risques que les casquettés, même dans un contexte où l’activité ne nécessitait pas franchement d’abriter sa cervelle. Les chercheurs en déduisent que l‘accessoire de protection confère un sentiment de toute-puissance. C’est un peu la cape d’invisibilité de Harry Potter: la magie accompagne les casqués. Ramené à l’échelle des pistes de ski en famille, le phénomène dévoile un effet pervers massif. J’ai donc donné à mes enfants l’illusion de leur invulnérabilité plutôt que de les laisser expérimenter l’inconfortable sentiment de la fragilité humaine. Vous parlez d’une éducation…

Pourquoi est-ce que je suis si peu étonnée de cette étude? Sans doute parce que j’ai toujours éprouvé un cuisant sentiment à la fois de ridicule et d’aliénation en me déguisant moi aussi en extraterrestre pour chausser les lattes (eh, il fallait bien donner l’exemple!). L’ouïe diminuée par l’épais capiton, le visage anonymisé, la silhouette robotisée – évidemment que l’on se sent comme un personnage de jeu vidéo, un de ceux qui ressuscitent à chaque nouvelle parti! Le hic, c’est que maintenant que des générations ont appris à skier/rouler/pédaler casqués, il est peut-être un peu trop périlleux de les lancer dans la circulation avec leurs réflexes conditionnés mais sans leur armure. Courage à eux dans la bataille des têtes brûlées… Quant à moi, être raisonnable et pondéré, je crois que je vais confier mon destin à St Figaro, grand patron sauveur des brushings aplatis, et entamer un processus de désenvoûtement. Casque, cesse de brouiller mes sens!

 

01/02/2016

Fourrure parfumée

Quand la neige s'accumule derrière la fenêtre, il faut des fleurs blanches à l'intérieur. Blanches comme l'hiver et les lumières rasantes, mais fleurs tout de même, pour rappeler que les pousses obstinées ne vont pas tarder à percer le froid et ramener de la vie dans le paysage. J'ai envie d'hellébores, d'anémones, d'amaryllis encore, même après les fêtes, avec leurs airs de gros papillons veloutés; d'orchidées aussi, allons, pourquoi pas? Mais surtout de jacinthes.
Je les achète simples bulbes (bien vérifier sur l'étiquette qu'elles sont blanches comme il se doit…) et les pose sur une assiette, en jetant le vilain pot de plastique. Je les aime sans rien, avec la terre qui s'éparpille et les racines toutes étonnées de se trouver à l’air, déployant, comme on s'étirerait au saut du lit, leurs méandres raffinés après des semaines de contention. Je vais inspecter les bourgeons chaque soir en rentrant: se sont-ils épaissis? Ont-ils gagné des centimètres? Pressent-on la blancheur qui affleure sous la fine peau verte des fleurons?
Il paraît - je l'ai lu dans les souvenirs d'herbier de la magnifique Colette - que les Parisiens allaient jadis guetter le printemps en forêt, en épiant (et cueillant, les vandales!) les premières jacinthes sauvages, qui faisaient tapis tant elles étaient nombreuses. Je n'ai jamais eu le plaisir de rencontrer ces frêles précoces dans un sous-bois gelé. Alors je me contente de la variante domestique, celle qui est forcée en serre et grandit dans les rayons verts des supermarchés. Son charme ne tient pas à l'effet de surprise, mais bien plutôt à sa prévisibilité d'animal de compagnie, replet, fidèle, affectueux. À cette manière, justement, d'éclore si vite qu'on en perçoit presque la croissance à l'œil nu. Puis, la grappe de lourdes clochettes à peine formée, la plante s'épuise sur son épaisse tige gorgée d'eau. Elle vacille, elle penche, elle s’affale de tout son long. Comme un chaton repu endormi sur la commode. Je redresse ma jacinthe avec douceur, plongeant le nez dans son pelage parfumé. Je la flatte de la main, essaie de la réveiller en l'adossant à un tuteur improvisé. Trop tard! Elle s'en est déjà allée, vaincue d'avoir si vigoureusement travaillé.
Peut-être faudrait-il que j'essaie les narcisses. Eux au moins savent se tenir droits! Eux au moins se montrent dignes! Mais non: je préfère la balourdise touchante de ma brave jacinthe dodue, à la senteur saoulante. Durant le peu de temps qu’elle dure, elle est si obstinément vivante…