12/10/2015

L'amour au petit trot

Mon voisin est un joggeur. Je le croise parfois, au soleil ou sous la pluie, la foulée régulière, le souffle sous contrôle, et petit bonjour donc, de la main, sans altérer le rythme. Mon voisin se trouve aussi être professeur honoraire de psychologie clinique à l'université de Lausanne et il vient de publier un essai qui unit son double intérêt pour le corps et l'esprit: "Pourquoi courir, comment la course à pied nous révèle à nous-même" (Nicolas Duruz, Editions Médecine & Hygiène)

Mon voisin Nicolas Duruz m'épate totalement. Non seulement, il aligne les courses populaires de 20 km, plusieurs fois par saison, à 72 ans, mais en plus il parvient à théoriser sa pratique sportive et lui trouver une dimension symbolico-existencielle. Ce qui signifie déjà qu'il réussit à penser tout en suant, ce qui, croyez-moi, relève de l'exploit... Je vous fais grâce du détail scientifique de son propos (un peu jargonnant, il faut admettre) pour en venir à l'essentiel: celui qui court, le fait surtout dans un acte de générosité pour autrui. La chose n'est pas vraiment formulée de façon aussi directe dans le livre, mais c'est ce qui ressort clairement entre les lignes et c'est  que nous a raconté le même Nicolas Duruz, un jour que nous arrivions tous les trois - lui, mon homme et moi, liquéfiés mais contents de nous après un petit trot forestier - en même temps devant nos portes respectives. En gros, a-t-il soufflé en se tenant les côtes, ce n'est qu'une fois réconcilié avec lui-même, après avoir ressenti la griserie des muscles en action, après s'être oublié dans le mouvement, après s'être fondu dans l'air respiré et le paysage parcouru, que l'humain parvient à se libérer de l'angoisse d'être-lui même et à s'intéresser à autrui. Il devient alors un compagnon charmant et disponible. Nicolas Duruz va sans doute détester la manière dont je vulgarise son propos, mais j'ai immédiatement adopté cette théorie.

Ceci est donc un message personnel à mes (fort nombreux) amis non-coureurs. Merci de continuer à endurer - avec votre mine polie, comme si je ne vous cassais pas les pieds - mes diverses anecdotes de pulses affolés, de courbatures, de doutes face à la prochaine course... Je vous suis infiniment reconnaissante de m'accorder parfois ces cinq minutes de récit en soirée. Je sais bien que je pourrai parfaitement courir sans jamais en parler. Mais vous me connaissez: je suis de nature expansive et si je vous raconte ces petits riens qui représentent le summum épique de l'aventure joggeuse, c'est pour ne pas vous laisser oublier que je cours aussi, au final, pour vous être agréable. Prenez mes digressions comme une manière de vous dire tout ce que je suis prête à endurer, par amour pour vous.

03/10/2015

J’ai les crocs

J'ai failli manger de la nourriture pour chien. C'était jour de marché bio à Prague, dans un quartier à peine décentré, pas encore ripoliné par les promoteurs immobiliers mais déjà très bobo. En flânant donc entre les stands, j'ai avisé de grands bocaux remplis de copeaux de viande séchée: cerf, bœuf, dinde… Tiens, ça se mange séché, la volaille? Un joli barbu propre sur lui préparait des mélanges sur demande, dans des cornets en papier très classieux, un peu comme on sert les frites en Belgique. Il fermait l'emballage d'un autocollant figurant un basset stylisé - un concept mignon et frais, je me suis même demandé où trouver un verre de vin blanc, pour improviser un apéro en plein air. Ce n'est que dans la file d'attente que mes neurones, sans doute en mode flânerie, ont finalement établi une connexion. Et pourquoi donc l'endroit s'appelait-il «bar à chiens» - humour tchèque? Et pourquoi étais-je soudain entourée d'un lévrier à gauche, d'un setter à droite, avec un boxer, bave à la babine, droit devant?

Du coup, quand mon tour est arrivé, plutôt que d'acheter, je me suis improvisée propriétaire canine curieuse. Hé, je n'allais tout de même pas avouer que je m'étais trompée de friandise et avais, l'espace de quelques minutes, convoité des presque croquettes… Voici donc ce que j'ai appris: Jana et Jirka sont un ancien couple d'agriculteurs reconvertis dans l'alimentation saine pour chiens et, en mai dernier, ils ont lancé la petite entreprise 4nohy (4 pattes) qui entend fournir de la viande locale, traitée respectueusement aux «chéris velus». De la «viande honnête» disent-ils, parce que tout de même, on ne peut pas s'intéresser à la provenance de sa propre assiette tout en fourguant des boulettes en sauce fabriquées en Chine à son alter ego sous la table, n’est-ce pas? J'ai affiché une mine préoccupée et empathique pour la circonstance - c'est vrai, l'heure est grave: et si Médor boulottait du cartilage comme les enfants qui se goinfrent de nuggets bon marché? Quelle horreur… Vous noterez au passage que les cures d'huile pressée à froid représentent de formidables compléments alimentaires: l'huile de chardon est parfaite pour nettoyer le système digestif, celle de saumon ravive merveilleusement l'éclat du pelage. En alternance, une semaine sur deux, quelques cuillers dans la gamelle, pour assaisonner les copeaux… Je ne suis pas certaine que ma précieuse huile d'olive des Pouilles se présente dans un plus joli flacon que ceux exposés sur le comptoir.

J'ai donc quitté le marché perplexe et bredouille. Il n’y a pas de doute: Prague est en voie de gentrification… À côté, il y avait un stand avec du riz, du quinoa et autres semoules, dans de très jolis emballages à l'ancienne. Je n'ai pas acheté. Je me méfie: et s’il s'agissait de graines pour les perruches?