07/03/2015

Du bout des dents

 

Qu’est-ce qu’elles ont mes papilles? Moi qui me targue d’un palais aventureux, moi qui suis toujours prête à mettre en bouche de nouveaux alliages alimentaires et des exotismes saugrenus (j’ai même goûté, jadis au Vietnam, au cœur de cobra encore palpitant, c’est dire!), voilà que je tout mon système gustatif se rebelle. Langue rétive et nez plissé: je ne mange pas de ça… Il n’est nullement question de quelque folie gastronomique d’un grand chef en mal de provocation. Non, je parle des nouveaux chocolats en plaques qui débarquent au supermarché. Je ne sais pas ce qui m’arrive, mais aucune de ces expérimentations ne me convainc. Eclats de bricelets ou de biscuits militaires? Lait et cranberries ou extrafin et myrtilles? Arômes de lime, piment ou gingembre? Chocolat à la mousse de chocolat (qui a pu inventer un machin pareil??) ou au latte macchiato? Au secours, le chichi choco a encore frappé.

Hagarde devant le rayon de toutes les consolations, je cherche la plaque qui remet le monde à l’endroit, celle qui permet de traverser les intempéries de l’âme. Je ne la trouve pas. Pourtant, je la connais parfaitement: emballage crème comme le lait à peine jaillis du pis et 27% de noisettes entières – la recette du bonheur. Le hic, c’est que je dois être la seule traditionaliste à penser cela, puisque mon amie fidèle disparaît de plus en plus souvent des rayons, au profit de jeunettes plus aventureuses.

Je les ai évidemment goûtées, ces nouvelles. Pas forcément mauvaises, mais il leur manque la qualité première du chocolat: la sensation de plénitude. A force de faire des manières, les carrés innovants se grignotent du bout des incisives, comme un écureuil méfiant le ferait avec un fruit inconnu. Petit fragment par mini-éclat, une baie ou une saveur à la fois, pour tenter d’harmoniser les arômes inédits. Tout juste s’il ne faut pas lever le petit doigt et se tamponner les lèvres de sa serviette amidonnée.  Alors que le chocolat, le vrai, celui qui ramène en enfance, s’avale à bouche que veux-tu, dans la joie goulue du trop-plein. Et pour cette satisfaction-là, rien ne remplace l’association superbement dosée de lait et de noisettes. Mais sans doute est-ce trop simple pour les consommateurs si vite lassés que nous sommes devenus.

Je parcours les rayons avec un brin de tristesse: et si le chocolat avait perdu son innocence?

03/03/2015

Délit de faciès

 

Sur mon ancien passeport, je portais une frange (c’était il y a longtemps…) et affichais un demi-sourire en couleurs qui rendait la photo à peu près humaine. Sur le tout nouveau passeport biométrique que je tiens en main, penaude, je vois une sorte de zombie blafard aux yeux exorbités. C’est moi aussi. Et zut.

Il y a toujours un moment, dans les avions, dans les voyages entre amis, où l’on se reluque les passeports parmi, dans une sorte de concours à qui aura la plus sale tête. Longtemps, la comparaison s’est avérée assez divertissante, grâce à la diversité des bobines. Mais maintenant, malgré l’objective et totale laideur de mon récent portrait, je ne suis même pas certaine de gagner. Uniformisés dans un même concept photographique sur fond gris  («Surtout, ne souriez pas  et regardez droit devant!» m’a intimé la préposée qui a actionné le déclencheur) nous autres passeportisés sommes liés par une grande fraternité à l’esthétique spectrale. Fantôme blanc pour fantôme blanc, dame laide pour monsieur moche, comment font donc les douaniers pour y distinguer quelque chose ?

Pourtant, en coquette avérée, j’avais essayé d’anticiper: coup de brosse, coup de blush, coup d’œil dans le miroir, la situation paraissait à peu près sous contrôle. Ce n’est qu’en voyant le résultat que j’ai compris pourquoi la dame riait sous cape de ma candeur, dans le bureau cantonal. Il fut un temps où les maniaques pouvaient reprendre leur image cent fois, tant qu’ils avaient assez de pièces pour nourrir le photomaton. Aujourd’hui, cette sorte de confessionnal à rideau s’est transformé en espace de loisirs grimaçants, où les adolescents se fabriquent des souvenirs. Quant aux photos qui nous accompagnent au bout du monde, elles sont devenues le privilège des fonctionnaires du centre de biométrie. Et elles/ils n’ont pas le temps de finasser, au vu du monde qui piétine dans la salle d’attente. J’ai bien essayé de demander une deuxième chance, prête au combat, armée de ma trousse de maquillage. Rien à faire. La dame a haussé des épaules lasses: «Bôf, ça ne changera rien. Tout le monde est pareil, sur ces photos.» Je préfère ne pas savoir si c’est l’appareil qui est mal réglé ou la dame qui donne libre cours à ses penchants sadiques.

Mais peut-être est-ce là une grande stratégie d’intimidation internationale ? Maintenant que tous les voyageurs affichent la même tronche butée que Jack Bauer en captivité, lèvres serrées pour ne dévoiler aucun secret, même sous la torture, il y aura peut-être enfin de l’ambiance dans les files d’attente à l’aéroport, devant les contrôles d’identité. Nous allons tous sourire et rivaliser de courtoisie pour désamorcer l’effet de la photo. Promis juré, Monsieur, c’est pas moi, moi je suis gentille….