12/05/2014

Oh, le sale pore

 

Comme si le quotidien n’était pas assez compliqué comme ça, je suis au regret de devoir relayer une mauvaise nouvelle: vous avez – nous avons - une peau toute sale. Et il va falloir agir. Zut, non? Ça manquait… Courage: prenons un miroir à main, si possible grossissant (pas trop, inutile de s’infliger des émotions exagérées) et approchons-nous d'une source de lumière naturelle. Oui, oui, vous aussi, Messieurs! Que voyez-vous? Ben, oui, évidemment! Un pore dilaté sur le front, un point noir sur l’aile du nez, un vaisseau qui a sauté sur la pommette, une petite bosse qui menace de muter en bouton sur la rondeur du menton. Désormais, ce constat porte un nom: désastre.

A priori, fataliste, on se dit que voilà quelques décennies que nous vivons avec cette triste réalité, nous avons appris à planquer ce qu’il fallait sous une touche de crème teintée, peut-être est-il temps d’accepter le sort humain? Taratata! Laisser sa peau en l’état passe désormais pour l’équivalent hygiénique de pieds puants dans des chaussettes propres ou de cheveux gras sous un bonnet: un crime de lèse-beauté. Nourrie depuis la préadolescence à la culture des magazines féminins, je pensais en maîtriser un bout sur les lubies de l'air du temps et avoir développé suffisamment d'autodérision pour m'être endurcie la peau (encore elle) contre les diktats de saison. Et bien, on fait la maligne et on finit tout de même par se laisser surprendre. Je viens de lire, de source hautement scientifique dans des pages beauté sur papier glacé, qu’«aujourd'hui, trois femmes sur cinq sont concernées par des imperfections». Ça m'a laissée sans voix: comment ça seulement trois sur cinq??? Qui sont donc les deux garces à la peau impeccable de l'orteil à la racine des cheveux?

Car aujourd'hui, n’est-ce pas?, les solutions existent. La perfection est presque atteignable, allons, allons, on ne va pas laisser sale ce que les technologies les plus novatrices savent nettoyer… Voici donc l'avènement des eaux micellaires à haut pouvoir désencrassant, des brosses électriques à double oscillation pour une purification jusqu'au fond des pores, les têtes à picots en silicone qui assurent le micromassage en plus, luminosité du teint garantie. Si la voisine est rutilante, pourquoi pas moi? Et va que je me décape les joues en traquant les bactéries, en lessivant les cellules mortes, en désobstruant les canaux pilo-sébacés.

J'ai un doute. Une fois que l'on s'est astiqué les dents, lustré les cheveux et épuré la peau, vernis les ongles, épilé les mollets, estompé les poches sous les yeux, poudré le nez, sculpté ses abdos, hydraté les bras, nourri les lèvres… Une fois que l’on s’est tout bien brossé, quel temps reste-t-il encore pour aller bosser?

02/05/2014

Le cri du bébé mammifère

Le week-end dernier, c’était les 20 km de Lausanne. Petit rappel pour ceux qui ont évité le bord du lac et pour les allergiques de la basket: il s’agit de ce grand bastringue de la course à pied, où on a l’impression que le monde entier s’est mis à courir avec un chrono en tête, pris de cette sorte de jubilation masochiste qui consiste à s’assurer que, puisque l’on a mal, on est toujours en vie. J’en étais. Même si je n’ai pas osé la longue boucle, j’appartiens à cette mouvance qui croit dans les vertus réjuvénatrices de l’agitation sportive. A l’évidence, nous sommes beaucoup dans ce cas et beaucoup aussi dans la catégorie mère-de-famille-qui-s’accroche. C’est ainsi que toutes ces dames se sont élancées sur le bitume, soutenues par les cris d’encouragements de cette même progéniture qui a jadis mis leur(s) forme(s) et leur condition physique en péril. «Vas-y maman!»

Dans la foule, il y avait aussi un enfant à moi, pour lequel j’avais expressément revêtu un maillot jaune stabilo, afin de m’assurer d’être repérée dans le fleuve des coureurs. Hé, c’est que l’incroyable effort de mettre une jambe devant l’autre se nourrit du moindre apport d’énergie! Pas de chance, c’était une année à tenues fluo et j’aurais été plus visible en noir comme d’habitude. J’ai donc couru avec «We are the Champions» dans l’oreille gauche (là encore, il faut ce qu’il faut…), tandis que la droite guettait en vain l’appel primal de la chair de ma chair. J’ai entendu des centaines de juniors scandant «maman, maman» - mais quant à distinguer la voix de mon petit dans cette cacophonie…

Evidemment, c’est un peu égal. Au nom de la belle fraternité des mères de ce monde, finalement, on peut bien courir au son d’une clameur générique. Mais la découverte est accablante pour les enfants. Je vais être claire: non, contrairement à une mère lionne qui reconnait toujours le rugissement qui lui est destiné dans la savane, l’humaine est un mammifère qui peut égarer son rejeton dans la foule. Surtout au milieu de 22'000 coureurs inscrits, avec de la musique à fond. Après tout, mes petits chéris, votre mère n’est qu’une femme, l’instinct immémorial a dû s’émousser  avec l’évolution. Alors, aidez-la un peu! Au marathon de Genève aujourd'hui, au grand Prix de Berne la semaine prochaine, à Morat-Fribourg ensuite et jusqu’à la course de l’Escalade, trouvez un autre truc que le banal «maman!» pour lui transmettre votre force et lui alléger la foulée. Criez par exemple: «Vive ma déesse!» Ou «ô sublimité!»? Allez, un petit effort de personnalisation…