09/04/2013

Bande de pies

Il ne brille même pas… S’il était en brocard doré, brodé de strass ou simplement pailleté, je serais sans doute prête à comprendre que des hordes de pies aveuglées s’abattent sur ce sac de toutes les convoitises. Mais là, on se calme, le sac en question ne vaut vraiment pas la peine qu’on s’abaisse à le faucher. Il m’arrive pourtant à moi aussi d’éprouver un sentiment de manque face à lui. Je suis à deux doigts de me coucher par terre et de frapper le sol de mes poings en pleurant «Il me le fôôôô ! » - comme une Paris Hilton devant le dernier hit-bag griffé.

Retour sur une frustration quotidienne. Le sac qui me fait défaut, ces temps, est l’horrible machin en plastique blanc qui coûte 60 francs le rouleau, avec l’inscription «trier, c’est valoriser» en guise de label de luxe. En brave fille à conscience écologique, j’avais donc fait une petite provision de ces poubelles pas belles en début d’année, qui, malgré mes efforts de compactage, compostage et autre réductions en compote, a fini par s’épuiser. Facile, me suis-je dit, il suffit d’en racheter. Hé bien pas du tout: devant le rayon vide des premières grandes surfaces visitées, j’ai conclu à une pénurie momentanée. Ce n’est que plus tard que j’ai remarqué le panneau «se renseigner à la caisse» sur le seul espace  vide au milieu des rangées de rouleaux de sacs noirs. (Au passage, pourquoi, nom d’une peau de banane, continuent-ils à vendre des sacs noirs que l’on ne peut jeter nulle part ? Pour glisser sur les pentes enneigées, en ce printemps météorologiquement détraqué?)  Bref, le sac taxé ne se vend que sous le manteau, comme un produit précieux, presque illégal, qu’il serait dangereux d’exposer à toutes les mains, à tous les yeux. Le savoir, c’est une chose; parvenir à s’en procurer, une tout autre! Personnellement, une fois positionnée dans la file de la caisse, je rêvasse accrochée à mon charriot, j’envoie des messages texto pour que les enfants mettent l’eau des pâtes à chauffer , je regarde ma montre… et j’oublie systématiquement de demander les sacs quand enfin arrive mon tour de payer. Du coup, j’en suis réduite à entasser en pestant des sachets de plastique bourrés dans le garage, en attendant de les recouvrir – peut-être, un jour –  d’une parure blanche dûment taxée.

La ménagère lasse en moi s’interroge : Pourquoi ce cirque? La caissière a fini par m’expliquer qu’il y avait trop de vols pour que l’on puisse laisser ces denrées rares en rayon. Et la dame derrière moi a précisé, experte : «Les gens glissent les rouleaux dans la manche du manteau!»Vous m’en direz tant ! Toute cette énergie pour finir à la décharge?

Ceci est un appel de détresse: de grâce, bande de pies, arrêtez de vous en prendre aux poubelles! Volez donc une denrée plus scintillante: des œufs en chocolat enrobés de papier d’argent, par exemple, ceux-là, on en a bien assez mangé la semaine dernière.

02/04/2013

Les chevilles des hommes

Mesdames, baissez les yeux. Non pas en un acte de modestie, bien au contraire! En fait, il devrait se passer des choses espiègles, cette saison, au niveau du bitume. Ce sont là des retombées secondaires agréables des caprices de la mode: au fil des collections apparaissent et disparaissent des zones corporelles en d’autres temps négligées. Or les pantalons masculins qui raccourcissent (on le voit depuis des mois, mais la tendance s’installe maintenant sérieusement) posent soudain un vrai cas de conscience modeux: que faire de cette bande de jambe qui surgit soudain entre l’ourlet et la chaussure? La cheville des hommes devient un espace de liberté créative. Et cela pourrait être extrêmement joli: vivement le soleil!

Car – foi de styliste, juré sur la tête des griffes de luxe – la seule erreur/horreur à ne pas commettre est la chaussette noire. Celle-là, c’est bon, on l’a vue et revue et de toute manière elle a pour vocation de se faire oublier. Or c’est justement de l’effet inverse qu’il est désormais question. Première option, soufflée par tous les chaussetiers: la couleur. Si vous avez l’intention de visiter le rayon idoine, dans un magasin, prévoyez des lunettes sombres, car ça brille de mille feux, avec une prédilection pour le jaune Stabilo et le vert basilic. L’idée est la suivante: un cravaté de base ne va jamais oser troquer son uniforme gris sur gris au profit de l’une de ces folies bariolées qui défilent sur les podiums (mention spéciale pour le pantalon orange avec son cardigan bleu roi), mais il se pourrait qu’il ait envie de signaler discrètement que lui aussi a su humer le vent coloré de la mode. Il se galbera donc le cou-de-pied d’un motif surprenant – des losanges en tons dragées, par exemple – que seuls verront ceux qui savent guetter le bon endroit, au bon moment. Petit secret entre amis…

La seconde option est celle choisie par tous les grands noms du style, de Gucci à Vuitton en passant par Hermès et Ermenegildo Zegna. Je veux parler des mocassins portés à cru. Un esprit très italien décontracté, facile à appliquer en pleine canicule avec un jean retourné. Mais là, version tenue de travail, le jeu est plus subtil: la cheville nue apparaît sous un complet trois pièces, en fine laine sèche avec cravate alignée au cordeau. Du coup, la peau surgit quand on ne l’attend pas, troublante vision en cours de réunion avec son banquier – par exemple. Mise en valeur par le tissu très civilisé (en haut) et le cuir plus animal (en bas), la malléole pâle ou bronzée prend soudain une fragilité incongrue, presque palpitante, comme un faon surpris dans une clairière.

Messieurs, voudrez-vous?