08/01/2012

Le fantôme du lave-vaisselle

Au secours, le lave-vaisselle est hanté! Je ne sais pas ce qui lui arrive… Oh, il lave bel et bien, les verres brillent raisonnablement, il ne fait pas plus de bruit qu’un chaton de douce humeur. Tout juste. Mais c’est étrange: ce truc-là est toujours plein. Quand, le matin, j’entrouvre une paupière hagarde, prête à troquer mon âme contre un café serré: il faut d’abord vider la machine. Le soir, en rentrant du boulot, le sac de course sous un bras, les dossiers en rade sous l’autre, le dîner déjà presque en retard: il faut d’abord vider la machine. Au milieu de la nuit, quand j’émerge d’un bon film et m’apprête à disposer de la coupelle de gingembre confit grignoté devant l’écran (je sais, mauvais point diététique): il faut d’abord vider la machine. Nom d’une pastille de lavage parfumée au citron, d’où sort toute cette vaisselle?

Hypothèse 1: elle pousse toute seule. A l’abri de la porte fermée, elle se démultiplie discrètement, enfantant toujours plus d’assiettes blanches. C’est l’immaculée conception, version ménagère. Hypothèse 2: je suis victime d’hallucinations, ce n’est même pas vrai que je suis la seule à ranger dans cette famille. Hypothèse 3: les autres humains de la maisonnée, pourtant dotés d’un réseau neuronal tout à fait opérationnel, savent mettre la vaisselle sale dans la machine, mais pas en sortir la propre. Le mouvement inversé semble beaucoup plus complexe que le geste original. Pourquoi ai-je tendance à pencher pour cette dernière explication?

La généralisation du lave-vaisselle dans les cuisines a accéléré le processus de nettoyage et diminué la grogne autour de l’évier. Mais visiblement, la magie électroménagère n’est pas encore assez magique: il faudrait une machine qui fasse voler la vaisselle sur les étagères. Les conciliabules éducatifs se sont déplacés de l’acte lui-même (laver-essuyer-ranger) sur la gestion des appareils (qui pèse sur le bouton?). Dans les familles avec adolescents, chaque geste se négocie âprement dans les fratries, avec des calendriers, des tours et des marchandages sur le thème «Je débarrasse la table, mais c’est toi qui l’essuies». Variante: «J’ai déjà rempli la machine hier». Dans l’effervescence d’après-repas, quand tout le monde s’active encore vaguement dans la cuisine, on arrive à peu près à vérifier que le boulot soit fait. C’est plus compliqué à contrôler une heure plus tard, dans une pièce vide. Et c’est là, dans les rares moments sans supervision directe et regards menaçants, que la vaisselle stagne en machine. Question: Y a-t-il un truc, pédagogiquement parlant, pour inciter sa progéniture à des actes spontanés…?

 

01/01/2012

Une ourse sur sa banquise

Incroyable, non? Le monde ne s’est pas arrêté hier sur le coup de minuit, lors de cet infime instant nébuleux quand une année cesse et que la suivante commence. Après quelques St-Sylvestre de pratique, on pourrait pourtant arrêter d’être surpris. On devrait avoir compris qu’il n’y a rien – pas de mur, pas d’obstacle, pas de châtiment, mais pas de sucette non plus – qui marque le passage. Juste un baiser sous le gui, pour les plus traditionalistes d’entre nous, enivrant sans doute mais enfin pas de quoi renverser le cours des jours. Et pourtant! Tout le mois de décembre a été une longue course-poursuite pour que tout soit terminé, bouclé, rangé, étiqueté avant la date butoir d’hier. En vrac: les budgets 2012, les soldes de vacances, les soirées d’entreprises, les divers Noëls successifs, les cadeaux qui vont avec, les grands rangements des maisons, les déjeuners entre amis comme si c’était la dernière fois, les travaux en cours, les dossiers en retard, les cartes de vœux, l’équipement de sports de neige des petits qui ont grandi depuis mars dernier. Ouf, on reprend son souffle. Autre chose sur votre check-list pour pouvoir commencer l’année à neuf?

En superstitieuse assumée tendance bonne élève, j’avais ma liste sur un grand billet jaune autocollant – de ceux qui sont en voie d’être détrônés par les applications électroniques, mais je tiens à la satisfaction ancestrale de pouvoir biffer les tâches accomplie d’un gros trait de feutre noir – et j’ai tout bien terminé. Si le monde avait cessé de tourner, j’aurais eu fini mes devoirs, Madame la maîtresse! Sauf qu’il n’y aurait eu personne pour me filer une gommette avec une coccinelle pour me féliciter de mon effort.

Bref, vous me voyez en ces premières heures du premier jour du premier mois de l’année, comme une ourse polaire sur sa banquise: en blanc sur blanc. Et pas seulement parce que c’est la saison du ski. Un agenda vide (ou presque…), des projets professionnels pas encore commencés, une foule de rendez-vous suspendus dans les limbes du futur où tout reste à écrire, une année entière à inventer. Le bonheur suspendu.

Là, on ferme les yeux et on savoure.

Je le sais hélas de tous les anciens 1er janviers, la sensation dure rarement au-delà de midi. Comme les banquises exposées aux dioxydes de carbone, mon espace mental de tous les possibles fond à grande allure. J’entends déjà le téléphone qui sonne. Ma messagerie électronique barbouille le jour de nouvelles pas toutes jolies. Je vais piocher au fond du réfrigérateur un reste de foie gras de l’an dernier. Voilà comment on se fait rattraper par le passé. Vite, une boîte de crayons de couleur pendant que la page est encore vierge.