17/02/2018

La Joconde à l’envers

 

Si vous en êtes au café après grasse matinée, en ce début de dimanche, vous avez déjà manqué un moment d’exception: la séance de yoga au MEG, le Musée d’ethnographie de Genève. Ça se passait tout à l’heure, entre parents et enfant (séances de rattrapage possibles les 18 mars et 22 avril). J’imagine que l’objectif de cette union entre sport et art est d’ouvrir l’âme du visiteur aux émotions visuelles qu’il va vivre. On commence par lever une jambe en posture Uttita Hasta Padangusthana, puis on pose un pied devant l’autre pour s’en aller découvrir la culture indienne, d’où le yoga est issu. On fait le lien, on suit, on se recentre et tous en position du lotus en extase pour commencer!

Je suis débutante en yoga depuis de longues années et je dois admettre que cette idée de délocaliser la pratique m’amuse beaucoup. Sachez-le: tout est dans la connexion avec l’environnement! Dans le même esprit, mais de manière plus classique, j’ai bien essayé, parfois, quelques postures en plein air, en immersion dans la verdure ou sur un ponton face au soleil couchant, pour faire le plein d’énergies positives. Or il y a toujours un petit caillou pointu, un courant d’air ou une écharde pour rompre la concentration de la douillette que je suis. Du coup, l’arrivée au sein des musées de tous ces corps la tête en bas me semble une alternative tout à fait inspirante, qu’il s’agisse de se positionner parmi les sculptures géantes de Gao Xingjian (musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, à Bruxelles) ou dans les paysages chinois à l’encre noire (musée Guimet, à Paris). Dans une expo, il règne une température stable comme dans un studio de yoga et c’est plus rigolo de fixer son regard sur un détail artistique, plutôt que sur un nœud du parquet, quand on cherche à garder son équilibre. Je serais même partante pour des séances au Louvre, allez! Et tant pis si le rococo n’est pas très zen ou que la Joconde ne peut pas être soupçonnée d’entretenir sa forme en faisant des salutations au soleil. Je me verrais bien, moi, contempler son sourire à l’envers, tout en faisant la chandelle. Je suis certaine que ce serait plus apaisant que de lorgner l’horloge sur le mur (ne dites pas à ma prof que mes yeux s’égarent parfois dans cette direction, plutôt que de s’orienter vers l’intérieur, comme elle nous le suggère).

Bon, plus prosaïquement, près de mon lieu de travail, à Lausanne, aucun musée ne s’est encore lancé dans cette voie, à ma connaissance, et je ne vois pas où je pourrais filer durant la pause de midi. Dans les hauts de la ville, la fondation de Hermitage propose une exposition sur le pastel: ce serait pourtant doux, un bain de rose et de vert pâle pour chercher la paix intérieure… Il y a bien un concert  prévu, mais de yoga, point. Je parcours le programme culturel du moment: tiens, le Mudac, le musée de design, prévoit, dès le 13 mars, une exposition sur les armes à feu dans l’art. Oups! Ce n’est peut-être pas par là qu’il faut commencer.

13/02/2018

À la queue leu leu

Peut-être eut-il mieux valu que la météo annonce davantage de nuages pour aujourd’hui. Cela aurait signifié moins de skieurs encapsulés dans leur voiture, à faire du surplace sur l’autoroute du Valais. Et moins de discussions sur le calvaire du retour en plaine durant la journée au grand air.
L’autre week-end - grand beau incontesté et prévu longuement à l’avance - j’ai tout entendu sur les stratégies. Il y a ceux qui quittent les pistes à midi (adieu soleil!), pour passer le plus beau de la journée au volant, lunettes protectrices sur le nez. Ceux qui prévoient une raclette non arrosée en soirée et rentrent tard, directement au lit. Ceux encore qui cherchent un hébergement pour la nuit, quitte à se lever aux aurores lundi matin, anorak de ski sur le dos en arrivant au bureau. J’en connais même - des réguliers au chalet difficile d’accès - qui laissent une des deux voitures familiales en Valais, sur le parking de la gare, et la rejoignent en train.
De mon expérience personnelle, aucune de ces tactiques n’est très satisfaisante. Et quand on se retrouve malgré tout dans les bouchons, c’est encore plus vexant pour qui s’est cru assez malin pour les éviter. Bref, l’homme et moi avons une fois pour toutes décidé d’ignorer le problème et montons en voiture au petit bonheur la chance. Ce qui, dimanche dernier, nous a menés pile à l’heure de pointe, au cœur des embouteillages. Bingo! La radio recommandait de compter une heure et demie de trajet supplémentaire, annonçait des routes secondaires encombrées et on pouvait lire la mauvaise humeur sur le profil du conducteur, dans le véhicule à même hauteur dans la file d’à côté.
Pour une fois, nous avons donc pris l’option de quitter l’autoroute et d’y aller au GPS. Je ne devrais pas l’écrire ici, de crainte de donner des idées, mais on s’est plutôt bien amusé… L’intelligence artificielle lovée dans le tableau de bord est une finaude. Elle nous a menés de chemin vicinal en accès d’usines et quartier de villas. Nous étions toute une colonne de véhicules ainsi, visiblement guidés par la même application, plaques vaudoises, neuchâteloises, genevoises, à nous faufiler comme un long serpent dans ces drôles de coins où aucun d’entre nous ne s’était aventuré auparavant. Ça n’avançait pas vite, mais ça avançait, ce qui est toujours moins frustrant que de contempler des feux arrière immobiles. Vous voulez visiter la Suisse autrement? Bienvenue dans le grand jeu de l’évite-bouchons! Au rang des monuments notables, je recommande tout particulièrement le pont à voie unique par-dessus le Rhône et, dans les hauts de Montreux, l’immeuble 1900 enguirlandé d’ampoules, comme si c’était Noël toute l’année. Mais peut-être que, ce soir, l’itinéraire le plus rapide passera par d’autres voies tertiaires. Laissez-vous surprendre et ouvrez grand les yeux. Est-ce cela que l’on appelle le tourisme alternatif?

03/02/2018

N’aboie pas, chérie…


Mon amie est une femme pacifique, qui, d’ordinaire, n’effraie pas l’assistance de ses hauts cris. Or, depuis quelques mois, assise dans son salon, elle développe comme un second langage, qui vient parfois, brièvement, interrompre le flux doux de son propos. Entre deux phrases, elle tourne la tête et aboie: «OK Google!», puis, d’une voix à peine attendrie, prend commande des prévisions météo ou d’une play list de jazz.
La première fois, ça surprend. Étrange de prendre un ton d’Oberführer pour pouvoir écouter une mélodie tendre. C’est que ces amis viennent d’adopter un assistant personnel électronique et de lui installer une niche sur le comptoir de la cuisine. Et à l’instar des jeunes chiots qu’il faut dresser, cette bestiole de métal première génération est en pleine phase d’apprentissage. Elle comprend qu’on lui adresse une requête seulement si les mots «OK Google» sont prononcés de façon claire et audible, si possible d’un ton suffisamment péremptoire pour qu’ils ressortent du bruit de fond de la conversation. En écriture e-mail, ils seraient écrits en gras et majuscules. Une fois cette mise en action enregistrée (l’équivalent vocal de la touche «on») l’intelligence artificielle se met en branle et fournit ce qui est requis: le niveau d’enneigement à Verbier, L’Aigle Noir de Barbara repris par Nancy Sinatra, l’horaire du train pour Zürich, les nouvelles du jour, le message laissé par belle-maman sur la combox, la recette des lasagnes au saumon. Non, OK-Google n’a pas encore appris à remuer la béchamel, mais ça ne va sans doute pas tarder.
Je n’ai aucun doute sur le brillant avenir auquel ces auxiliaires issus des laboratoires de recherche sont promis dans nos foyers. Nous allons vite oublier que l’appareil bavard, même en mode veille, enregistre forcément tout ce qui se passe entre nos murs et que d’aucuns pourraient fort bien abuser de cet espionnage passif. Non, tant que nous aurons plus de musique pour moins de corvées, nous allons lui faire une place à table. J’espère seulement que les oreilles de ces assistants personnels vont s’affiner et qu’on pourra leur parler de manière plus humaine.
Mes amis n’ont pas d’enfant en bas âge à éduquer dans la maisonnée. J’en suis soulagée. Même si la boîte qui cause n’est qu’un tas de ferraille connectée, quel message fait-on passer quand on ordonne systématiquement plutôt que de demander poliment? Des générations de morveux risqueraient d’en pendre de la (mauvaise) graine et trouver que, franchement, les êtres humains sont d’un commerce beaucoup trop compliqué par rapport à l’amie machine. Je propose que toutes les Alexia, Siri et autres OK-Google soient reprogrammées pour ne produire aucun son avant qu’on ne leur ait susurré un «s’il te plaît».

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