17/11/2017 17:07 | Lien permanent | Commentaires (0)

Seul devant sa gamelle

Il est 18 h 28 devant la porte coulissante du supermarché et la mère de famille vérifie sur sa messagerie WhatsApp qui s'est annoncé pour le repas du soir. La plupart du temps y figure au moins un «sais pas encore». Dans le doute, elle achète un peu trop, pour que même celui qui a changé d'avis soit nourri. Il y a des restes. Forcément. Ils finissent trop souvent à la poubelle. Elle râle. On recommence le jour suivant. Bienvenue dans le quotidien d'une famille avec grands enfants.

Déprimant? Pas autant que ce qui se profile. Je viens d'apprendre que j'appartiens à une espèce en voie de disparition: la résistante qui essaie de rassembler son monde autour d'une table. Le rapport annuel de Waitrose, le célèbre supermarché anglais, vient de paraître et il décortique, comme à chaque édition, les habitudes alimentaires qui émergent. C'est lui déjà qui avait prédit le boom du chou kale, des plats exotiques et des yogourts aux légumes. L'Angleterre se situe, en matière de tendances, un peu derrière les Etats-Unis, mais toujours devant nous. Ce qu'elle vit nous pend au bout du nez. Donc, cette année, il n'y a que des mauvaises nouvelles, avec un effet de cascade. En gros: on constate la diminution massive des grands chariots à courses, car plus personne ne s'amuse à prévoir des menus en avance. Corollaire: 65% des Anglais passent au supermarché plus d'une fois par jour, au gré de leurs fringales, considérant le lieu comme une sorte de réfrigérateur privé géant. Corollaire bis: un quatrième repas quotidien est en train de s'institutionnaliser, que ce soit un en-cas sucré en fin d'après-midi ou un plat de pâtes nocturne en rentrant de boîte. Corollaire ter: les gens mangent de plus en plus souvent seuls selon leurs propres horaires et les jeunes trouvent que leur smartphone constitue ma foi un compagnon de table tout à fait adéquat.

Et voilà: seul devant son assiette (quelle assiette? L'emballage du magasin fait parfaitement l'affaire, non?), l'humain contemporain lape ses apports nutritifs, comme le chien de la maisonnée vide sa gamelle. Adieu gigots au four, pommes de terre gratinées, potées mitonnées…

Je ne suis désespérément pas une femme moderne. A la réflexion, je réalise que  je me laisse de plus en plus glisser sur la pente inverse, troquant, quand je suis seule, le repas contre une pomme croquée sur le chemin de la salle de gym. Par exemple. Au fond, je n’aime manger qu'en compagnie. En famille, entre amis, avec un collègue, une amie. Suis-je la seule à trouver que chaque plat est meilleur quand il est partagé ?

 

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