26/10/2017

Nos bobines dans les airs

Mon amie avait la mine extatique de celle qui venait de découvrir une pépite dans son tamis de chercheuse d'or. La raison de tant de joie? Un sac à main en soldes ? Un message amoureux ? Une entrée VIP pour la finale des Swiss Indoors? Nullement. Dans sa main scintillait une drôle de plaquette métallisée, un peu comme celles que les jardiniers accrochent dans les arbres fruitiers pour faire fuir les merles. Ah, non, pardon! Il semble que l'influence est moins bucolique et plus technologique, puisque inspirée d'une tablette numérique. Bref, on s'approche et on prend en mains: cette chose-là est en fait une feuille de timbres postaux. À un franc pièce, bordure dentelée comme il se doit, mais surface réfléchissante à la place du dessin habituel. Presque un miroir de poche: les femmes peuvent y vérifier si elles ne se sont pas mis du rouge à lèvres plein les dents. C'est la nouvelle collection d'automne de la Poste, la version timbrée des escarpins en argent tellement à la mode cette saison. La pièce a été réalisée en collaboration avec la jeune créatrice Nicole Jara Vizcardo, de l'école d'art de Zurich: une manière brillante de donner envie de faire circuler du papier joli plutôt que de balancer un mail anodin, fût-il rehaussé d'émoticônes. Et d'ailleurs, pour créer la convoitise, la poste applique pratiquement une politique de pénurie organisée: les timbres argentés ne sont disponibles que dans les postes principales. La beauté se mérite! Mon amie est galeriste: elle a écumé tous les offices de la ville pour pouvoir profiler son courrier de manière arty.

Au-delà de la prouesse design de l'exercice, le timbre porte un nom délicieusement ironique. Il s'appelle selfie, comme on peut le lire en petites lettres vertes luminescentes en bas à gauche. L'idée avouée est de lier le réflexe numérique au geste physique, mais au fond l'objet relève surtout de la parabole sur la vanité contemporaine. Un selfie? Que tu crois! Penche-toi sur le timbre, comme Narcisse au-dessus de l'eau, comme l'adolescent sur son écran, tu t'y verras, évidemment! Mais le timbre qui collera à ta carte postale ne véhiculera que l'illusion, ton portrait comme un fantôme invisible, immédiatement remplaçable par le visage suivant.

Mon amie a raison! Je cours prendre ma place dans la file du guichet, pour faire le plein de ces petits bouts de philosophie à un balle. Chers amis, je me réfléchis en réfléchissant à ce que je pourrais bien vous écrire…

 

23/10/2017

Le cadeau de la méduse

Parmi les nombreux mystères que l’existence nous réserve, il en est un qui me laisse perplexe de manière récurrente, soit à chaque fois que je pénètre dans une salle de bains d’hôtel: à quoi peut, bon sang de bonsoir, servir un bonnet de douche? Ma profession de journaliste (merci la vie!) implique des déplacements fréquents, notamment pour aller rencontrer diverses personnalités. Lesdites personnalités vivent souvent en concentration dans les capitales et les horaires qu’ils proposent peuvent ne pas être compatibles avec un aller-retour en un seul jour. Et comme il n’y a pas besoin de vous faire un dessin sur les moyens que la presse investit dans les notes de frais de ses collaborateurs, je suis assez à jour sur les facilités proposées par les chambrettes en semi-sous-sol, avec vue sur les mollets des passants à travers le soupirail (il y en a une exquise, dans ce style, tout près de la gare de Milan – je recommande!). Bref, mon constat est le suivant: le seul point commun entre le plus somptueux des palaces et le dernier des bouis-bouis, c’est que partout on offre un bonnet de douche au client. Et il s’agit à peu près du même: une méchante chose en feuille de plastique transparent, avec un élastique. Dans le haut de gamme, il est présenté dans un coffret en laque noire; dans l’économique, on le voit plié dans une pochette, comme une méduse asséchée. Mais il est toujours là.

Pourtant, la robinetterie contemporaine permet des jets de douche assez faciles à orienter et il ne faut donc pas nécessairement être contorsionniste de cirque pour éviter de se mouiller les cheveux. Car c’est bien à cela que sert ce drôle d’accessoire qui fait ressembler tout le monde à un chirurgien sur le point d’entrer en salle d’opération? A protéger son brushing, n’est-ce pas? On peut bien sûr avoir peur de déclencher par mégarde la douche sous le mode «pluie tropicale» - mais bon, avec une trombe d’eau sur l’occiput, le malheureux petit film ne saura pas sauver grand-chose. Et ce brushing…? Qui en porte un assez coriace pour résister à l’écrasement du bonnet? Dans chaque salle de bains de passage, je tourne et retourne entre les doigts cette ridicule coiffe molle, en pensant à ces dames d’antan, qui allaient chez leur coiffeur une fois par semaine et bataillaient pour maintenir l’édifice en place entre deux rendez-vous. Il n’y a qu’elles que je visualise avec ce tue-la-joie sur la tête. Mais je dois manquer d’imagination. Peut-être y a-t-il là des possibilités qui m’échappent: tout un univers fétichiste de plaisirs alternatifs? Des rituels de beauté innovants? Des activités de bricolage? Un conditionnement de sandwich?

Une chose me semble acquise: le bonnet de douche incarne l’idée même du cadeau pas cher que l’hôtel dispense avec plaisir. Il est là, à disposition, comme un bel acte gratuit, au même titre que la savonnette ou (parfois) la lime à ongle. Sauf que le bonnet, personne ne le pique jamais, et il reste éternellement offert aux voyageurs qui se succèdent.

16/10/2017

Mon presque mouton et moi

Devant le miroir de la salle de bains, les potions s'alignent. Crème hydratante, anti-rides, un truc à billes pour les yeux, un pot à pompe pour le corps. Dans la torpeur cotonneuse des petits matins, j'y vais presque à tâtons, danse des potions magiques: des fois que ça marcherait, je n'aimerais pas passer à côté de l'aubaine. Sauf que ça devient de plus en plus compliqué et il s'agit de ne pas se fourvoyer de petit pot. Il y a aujourd'hui des crèmes de beauté pour les dents, des masques douceur pour les cheveux, des sérums pour les ongles, des irrigateurs de cuticules, des renforçateurs de cils, des onguents spéciaux pour le cou, d'autres encore pour le décolleté - hé, à chacun son principe actif! À ma connaissance, il n'y a guère que les oreilles à ne pas bénéficier de  soins idoines, mais je suis prête à parier qu'un assouplisseur de lobes est en préparation quelque part, dans le plus grand secret, au fond d'un laboratoire qui promet lune, bonheur et beauté à celles sauront parfaire leur esthétique auriculaire. Il faudrait d'ailleurs sérieusement revisiter l'architecture des salles d'eau - en agrandissant les locaux et en intégrant les réfrigérateurs pour produits frais, s'il vous plaît - si on veut trouver un moyen ranger un peu tout ce bazar.

Bref, c'est donc dans ce contexte de surabondance que débarque une nouvelle vision de beauté, sans paraben, sans conservateurs, sans rien de vilain: les soins pour pull-overs. Oui, moi, aussi j'ai lu l'étiquette deux fois avant de comprendre l'idée... surtout que le flacon ressemble à s'y méprendre aux contenant des cosmétiques à fleu-fleurs. Un peu plus, je me serais tartiné du gel lessive sur le bout du nez. Voilà donc que les produits de lavage – que l’on avait l’habitude d’acheter en bonbonne géante aux couleurs criarde – se piquent d’ambiance raffinée et jouent les hydratants douceur. Sans doute la laine - à l'instar de la joyeuse chèvre, du doux mouton de mérinos qui l'a portée avant nous - est-elle désormais considérée comme une matière vivante, méritant à ce titre toutes les faveurs. Un peu comme une suggestion d’animal domestique? Vivent donc les shampoings cachemire à l'huile de coco, les soins pour le linge à la fleur d'oranger, les baume jeunesse du cuir.

Je suis de nature plutôt partageuse. Je veux bien que l’homme tape discrètement dans mon sublimateur de teint. J’accepte que les enfants chipent mon shampoing réparateur. Mais je ne suis pas certaine de vouloir jouer, peau pour peau, poil pour poil, dans la même ligue que mes amis velus du fond de l'armoire.




Des papillons aux pieds

 

Comme souvent durant la fashionweek de Paris, il m'arrive de faire un saut dans un grand magasin, entre deux défilés débridés, juste pour me remettre la tête à l'endroit et me rappeler ce que les vraies humaines se mettent sur le dos quand elles ne se déhanchent pas sur un podium. Mal m'en a pris, cette année! Sur les présentoirs pendaient des délires très analogues à ceux que les créateurs inventent pour faire le buzz sur Instagram. Des ruchés, des plissés métallisés, des imprimés heurtés, des tutus, des oursons brodés… Question: quelqu'un est-il en train d'organiser un goûter déguisé pour grands enfants?

J'en étais là dans mes ronchonnements désabusés, quand je me suis trouvée nez à nez avec un mannequin en tenue de sport, posant sur un de ces appareils de fitness prévus pour renforcer les abdos. Minute, papillon! Nous sommes donc à l'étage mode de l'un des magasins les plus mode, de la ville la plus mode, durant la semaine la plus mode de l'année… et que montre-t-on aux clients? Des leggings et des T-shirts conçus pour que l'on sue dedans. Si ce n'est pas un symbole de temps qui changent, je suis prête à renforcer mon entraînement fractionné en guise d'expiation…

Reprenons. Depuis quelques saisons, les experts glosent sur l'esprit street et sport qui influence la mode. Cela se traduit par des baskets aux pieds avec tout, y compris des robes du soir, ou des pulls à capuches sous le veston. Mais ce n'est pas le propos en l'occurrence. Là, dans le saint des saints de la planète mode, les clientes se pâment devant des leggings de courses imprimés de paysages, des shorts d'athlétisme lacérés au laser, des trainings signés par des stars et customisés de rubans. Sans compter les accessoires: gants de boxe roses, haltères rayés, corde à sauter fluo, gourdes gainées de latex… il y en avait tout un étage, de cet univers qui bouge hype. Et moi, c'est bien la première fois que je pars regarder des robes pour finalement rêvasser devant un tapis de yoga à damiers colorés…

En fait l'équation est assez simple. Les marques de sport historiques - avec bandes sur le côté, coq ou virgule - en ont visiblement marre de se faire dévaliser les idées et se vengent en détourant à leur tour les codes de la mode pour leurs propres lignes. C'est plus que malin. Autant un être normal hésite à assumer une tenue extravagante à la journée - mettons une culotte à volants sous un treillis militaire, par exemple - autant il est assez simple d'enfiler des leggings à papillons et abeilles (si, si, j'ai vu cela…) pour courir autour du parc. Après tout, on est là pour devenir tout rouge, échevelé et détrempé, on est ridicule en sautillant sur place à l'échauffement: clairement pas un moment pour remettre les oscars de l'élégance. Alors, amusons-nous!

Voyons voir: pour mon jogging du soir, un leggings orange comme le coucher du soleil ou plutôt un imprimé de jungle peuplée de cacatoès? J'hésite aussi à me mettre au tennis: j'ai vu de si jolies robes…

 

Comme une gamine

 

Le sac à main était là, à dix centimètres de mes doigts, mais totalement inatteignable, emprisonné dans l’habitacle de la voiture. Les yeux effarés, les mains à plat sur la vitre, je contemplais, sur le siège arrière, ce cabas bourré de toute ma vie, de la carte de crédit à celle d’identité, en passant par le téléphone mobile et les clés. Y compris celle de la voiture, naturellement. Noooon! Ne me dites pas que j’ai tout enfermé à l’intérieur… C’est fou ce que l’on se sent bête devant les projets d’après-midi qui s’écroulent soudain.

Voilà ce qui arrive avec ces nouvelles portes, qui se commandent avec des clés de contact, plutôt qu’avec cette bonne vieille tige de métal dentelée à insérer physiquement dans la serrure. On finit toujours par verrouiller étourdiment la portière, alors que la clé est à l’intérieur, petit galet de plastique égaré loin de la main… Enfin: quand je dis «on», c’est un féminin qu’il faudrait entendre. Les femmes en effet, sont pénalisées par leur manie à transporter leurs biens en vrac sur une épaule. Les hommes, eux, gardent tout sur eux. Dès lors, il leur est difficile, même aux distraits, d’oublier une poche dans la voiture, alors qu’ils s’en sont extraits… Bref. Quand ce type de mésaventure survient, normalement, on hausse les épaules et on va chercher la clé de secours. Or, dans mon cas, celle-ci est officiellement portée disparue, ensevelie par les strates de vêtements du membre le plus désordonné de la maisonnée (je sais: cette chambre est pour moi une douleur constante, un cuisant échec éducatif). C’est fou ce que l’on se sent petit devant une voiture qui refuse de s’ouvrir.

Une heure plus tard, le dépanneur de permanence (c’était un week-end, évidemment) était là, hilare. Il expliquait que des voitures pareilles, ma petite dame, il en ouvre quinze à la douzaine, pas un modèle qui lui résiste. Et avec ces nouvelles clés, ça arrive tout le temps (qu’est-ce que je vous disais ?). Pendant qu’il introduisait un fil de fer par le joint de la portière, il nous demandait, à l’homme et à moi, qui des deux était responsable de la situation. Visiblement, il avait l’habitude de gérer cette intervention dans les éclats d’une scène de ménage et quelques sons aigus auraient égayé son après-midi. Nous ne lui avons pas fait ce plaisir, assumant à peu près dignement une mauvaise coordination familiale, où chacun actionne le loquet à peu près simultanément, verrouillant ce que l’autre vient d’ouvrir. C’est fou ce que l’on se sent nul devant un conseiller, pas même conjugal.

Je crois que je vais passer à l’action et acheter un beau cordon coloré. Tant pis pour mes colifichets usuels: il est temps de réinventer le concept de clé autour du cou. C’est fou ce que l’on se sent piteux en réalisant que l’on n’a pas grandi.

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