26/09/2017

Une folle à pieds rouges

 

Elles sont zippées devant, lacées à travers des œillets dorés, pointues ou ouvertes sur le gros orteil, parfois cavalières, parfois chaussettes. Peu importent ces détails de finition. Le coup de cœur est ailleurs: toutes ces bottes aperçues en défilé sont rouges. Tomate, coquelicot, coccinelle ou lèvres à embrasser. Valentino, Fendi, Balenciaga et j'en passe. On commence d'ailleurs à voir leurs copines plus modestement tarifées arriver dans les boutiques du centre-ville. Je les regarde et j'en arrive presque à souhaiter novembre: un tibia haut en couleur pour fendre le gris.

Évidemment, une botte peut être de n'importe quelle teinte. Théoriquement. Or, dans les faits, contrairement aux sacs à main, sandales et autre frivolités de cuir, la botte s'est surtout attachée à ses valeurs terriennes, avec des nuances raisonnables de brun et fauve, de gris et noir, assorties au sol qu'elle foule. Le rouge bottier est une aberration, une libération. C'est la jambe tout entière qui flamboie. Et bien dansez, maintenant!

J'ai souvenir de ce passage de DH Lawrence, dans «L'Amant de Lady Chatterley», un roman lu et relu, adoré et re-adoré du temps de mes vingt ans, qui postulait que les gens seraient plus heureux, s'ils osaient porter des pantalons rouges: ils jetteraient alors un regard joyeux et fier sur leurs jambes et apprendraient «à vivre, à vivre en beauté». J'ai toujours gardé une nostalgie de cette couleur trop voyante, presque vulgaire, mais tellement puissante et jubilatoire. Nous ne sommes plus des mineurs se tuant à la tâche au début de l'ère industrielle, tels que décrits en littérature anglaise, mais aucun coup d'éclat n'est de trop pour se coller le sourire et allonger sa foulée.

Il existe un oiseau marin et pêcheur, sur de lointaines îles tropicales, qui s'appelle fou à pattes rouges. Je ne sais pas si c'est une espèce heureuse, mais dans tous les cas, elle n'est pas menacée - c'est déjà ça. Voilà la preuve d'un tonus certain. Outre les pattes écarlates et palmées, ce fou-là arbore un bec bleu ciel et rose, comme un délicat maquillage facial. Il a tout compris à l'art de la chromothérapie. On fait comme lui ?

 

Une folle à pieds rouges

 

Elles sont zippées devant, lacées à travers des œillets dorés, pointues ou ouvertes sur le gros orteil, parfois cavalières, parfois chaussettes. Peu importent ces détails de finition. Le coup de cœur est ailleurs: toutes ces bottes aperçues en défilé sont rouges. Tomate, coquelicot, coccinelle ou lèvres à embrasser. Valentino, Fendi, Balenciaga et j'en passe. On commence d'ailleurs à voir leurs copines plus modestement tarifées arriver dans les boutiques du centre-ville. Je les regarde et j'en arrive presque à souhaiter novembre: un tibia haut en couleur pour fendre le gris.

Évidemment, une botte peut être de n'importe quelle teinte. Théoriquement. Or, dans les faits, contrairement aux sacs à main, sandales et autre frivolités de cuir, la botte s'est surtout attachée à ses valeurs terriennes, avec des nuances raisonnables de brun et fauve, de gris et noir, assorties au sol qu'elle foule. Le rouge bottier est une aberration, une libération. C'est la jambe tout entière qui flamboie. Et bien dansez, maintenant!

J'ai souvenir de ce passage de DH Lawrence, dans «L'Amant de Lady Chatterley», un roman lu et relu, adoré et re-adoré du temps de mes vingt ans, qui postulait que les gens seraient plus heureux, s'ils osaient porter des pantalons rouges: ils jetteraient alors un regard joyeux et fier sur leurs jambes et apprendraient «à vivre, à vivre en beauté». J'ai toujours gardé une nostalgie de cette couleur trop voyante, presque vulgaire, mais tellement puissante et jubilatoire. Nous ne sommes plus des mineurs se tuant à la tâche au début de l'ère industrielle, tels que décrits en littérature anglaise, mais aucun coup d'éclat n'est de trop pour se coller le sourire et allonger sa foulée.

Il existe un oiseau marin et pêcheur, sur de lointaines îles tropicales, qui s'appelle fou à pattes rouges. Je ne sais pas si c'est une espèce heureuse, mais dans tous les cas, elle n'est pas menacée - c'est déjà ça. Voilà la preuve d'un tonus certain. Outre les pattes écarlates et palmées, ce fou-là arbore un bec bleu ciel et rose, comme un délicat maquillage facial. Il a tout compris à l'art de la chromothérapie. On fait comme lui ?

 

Retour en graisse

S’il ne fallait qu’une image pour symboliser notre rapport goulu au gras, je crois que je choisirais ces prises de vue qui terminent chaque recette en circulation sur les réseaux sociaux. Vous savez de quoi je parle ? Ces plats qui se préparent en accéléré, avec une succession de séquences donnant le mode d’emploi. Et bien toutes se terminent par deux mains qui rompent la friandise salée et font apparaître des fils de fromage fondu, qui s’étirent comme autant de liens de concupiscence alimentaire. «Mmmmh…» fait une voix off, pour saluer ce bonheur mou à avaler. Peut-être que je choisis mal mes amis virtuels, mais je ne vois passer, sur mon fil (onctueux) d’actualités, que d’invraisemblables bombes caloriques bourrées de fromage. Des gratins, avec davantage de bûchette de chèvre que de courgette. Des couronnes de cervelas en croûte, avec du Gruyère fondu. Des chaussons aux tomates, avec mozzarella et parmesan (oui, les deux à la fois). Et le pompon: une boule de steak haché, farcie au camembert, puis panée et passée à grande friture. Si on regarde l’assiette d’assez près, je suis certaine qu’on y voit grouiller les calories.

Jusqu’à ces derniers temps, le gras et sa cohorte de filaments de fromage relevaient des plaisirs défendus. Ah, l’attrait de la transgression, du retour régressif vers des saveurs laiteuses, ces fils comme ombilicaux qui nous relient au ventre… Or, après des décennies de discours sur les vertus des légumes à l’eau, il semble bien que le gras soit en voie de réhabilitation. Au début du mois, une vaste étude est parue qui révèle que, bien davantage que le gras, le sucre serait responsable de ces embonpoints que traque la médecine préventive. Plus de 135'000 adultes dans le vaste monde et leurs habitudes alimentaires ont été passés au crible: 7 ans de suivi, une myriade de chercheurs canadiens et des résultats qui assurent que les lipides semblent protéger des accidents cardio-vasculaires plutôt que de les accélérer. Retour en grâce du saucisson, du poisson frit et de la double-crème! Cholestérol? Même pas peur…

Sur un plan purement personnel, je suis ravie de pouvoir enfin sortir de la clandestinité et d’assumer les quantités de beurre dont j’affine le risotto. Originaire de l’Europe centrale, j’ai grandi en tartinant mon pain de saindoux, en couche si épaisse que l’on pouvait voir l’empreinte de mes incisives dans la matière blanche, après gourmande morsure. C’est dire qu’il en faut pas mal pour m’impressionner. Pourtant les débauches internetiennes de fromage fluide me laissent les yeux exorbités. Qui peut décemment avaler des briques pareilles? J’espère que l’esthétique du fil jaune et luisant ne va pas nous embobiner à la faveur du nouveau discours sur le gras. Qu’elle reste donc dans la sphère du fantasme décadent. Allez: on garde la tête froide et on se ressert de salade.

En quête de jus

 

De nouvelles vitrines avec les vêtements d’automne? Des vendeuses souriantes de toutes leurs 32 dents? Des sofas qui invitent à l’assoupissement? Des tables comme au bistrot pour boire le café? Pffff, vous n’y êtes pas! Dans la panoplie de stratégies que les magasins déploient pour attirer le chaland, en notre ère d’achats en ligne, je n’en ai repéré qu’une seule redoutable d’efficacité. Je veux parler de l’hôpital à smartphone. Le quoi? Mais si: cette grande borne USB qui permet de recharger son téléphone. Le meuble trône comme un monument au centre du rayon, avec de jolis casiers douillets où enfermer (avec un code) son doudou à bout de souffle. J’en ai vu un dans une grande enseigne de vêtements, à Paris: je vous jure que les passants s’engouffraient dans le magasin avec cette mine soulagée de qui avait enfin trouvé son Graal. Et du coup, que faire pendant que le mobile patraque reprend des forces, tète sa dose d’électricité comme un nourrisson suspendu à son biberon? Et bien, le propriétaire, soudain les mains et l’esprit libres (incroyable…), essaie des nippes! Puis d’autres, puisqu’on a le temps… Et finalement, pourquoi ne pas acheter cette jupe dont on ne savait pas, il y a dix minutes, qu’elle pourrait faire envie?

Sur le plan du capital sympathie, le commerce qui investit dans une borne à recharge ne peut pas faire faux. L’humain trop souvent à plat d’aujourd’hui lui rend grâce et invoque sur lui toutes les bénédictions des divinités électroniques. A contrario, j’ai rarement senti autant de hargne dans l’air que l’autre jour, au terminal 2 de l’aéroport de Nice. J’avais fait le voyage dans la journée pour une interview et (avion du soir très en retard) je voulais commencer à rédiger mon texte. Comme il se doit, mon appareil était au bout de sa batterie et moi au bout de ma vie, errant entre les rangées de sièges à la recherche d’un courant salvateur. En levant les yeux des plinthes au ras du sol, j’ai vu que nous étions une cohorte ainsi: mines blafardes de désespérés, fil USB en main, comme des sourciers en quête de flux vital. D’aucuns tripotaient leur clavier, assis à même le carrelage, en train de recharger à la sauvage. D’autres tournaient autour du seul distributeur officiel, visiblement surconvoîté. Certains tentaient encore de soudoyer les employés des bars: il devait bien y avoir un petit flux de jus quelque part, non? Je me suis cru maligne en filant vers les toilettes: mince, je n’étais pas la première! Maintenant, il y a non seulement une file pipi, mais aussi une file électricité…

Cela pour dire qu’une connexion sécurisée suffit parfois à rendre son prochain heureux. En lui permettant de recharger cet accessoire qui le lie au monde, mais aussi en lui offrant une plage de liberté hors écran. Son précieux appareil pris en charge, en pleine phase de renaissance, l’homme peut enfin redresser le dos et regarder autour de lui. Souhaitons nous de découvrir alors d’autres joies que celles du shopping.

02/09/2017

Cousu de fil blanc

Depuis que le livre est sorti, ça n’arrête plus: «Et si les cheveux blancs étaient à la mode?» (Le Parisien), «Jouissive et libératoire mue» (24 heures), «Mes cheveux blancs? Splendides!» (Nouvel Obs), «Assumer ses cheveux blancs» (L’Express). La journaliste de mode parisienne Sophie Fontanel, 53 ans, ancienne d’Elle et aujourd’hui chroniqueuse et tendanceuse, raconte donc dans une sorte de roman personnel comment elle s’est redécouverte, depuis qu’elle a arrêté la teinture il a trois ans: «Une apparition» (Ed. Robert Laffont). Je vous la fais courte: il y est question de beauté supplémentaire, de sentiment de puissance, de noblesse apprivoisée, de jubilation à se libérer des idées reçues.

Je vous la fais courte (bis): je n’y crois pas une seconde. Je la regarde raconter sa fête intérieure en vidéo, je lis ses superlatifs, j’écoute sa voix qui vibre tant elle a envie de convaincre… et je me dis que tout cela est cousu de cheveux blancs,  une mise en scène émotionnelle du nouveau culte de l’acceptation. Il y a une chose dont je suis certaine: ce n’est pas demain la veille que je vais rompre avec mon coloriste. En théorie, évidemment, l’idée est tout à fait séduisante, avec son emballage féministe du je-m’aime-telle-que-je-suis. Et d’un pur point de vue économique, qui ne serait pas ravi de faire l’impasse sur les huit rendez-vous annuels de remise en tête? Mais il ne faut pas me prendre pour une pive: le gris tel qu’il pousse est rarement beau. Et avec  ladite Sophie F. (je m’en voudrais de la heurter, n’allez rien lui répéter), on ne doit pas partager la même définition de ce que «splendeur» signifie. Les mèches platine qui en jettent, ce sont celles que portent les stars du rock – et, dans la plupart des cas, celles-ci ont bénéficié d’artistiques apprêts pour refléter la lumière juste comme il faut. Pour le reste, la nature n’est  - hélas ! - pas souvent charitable. Une mienne amie avait essayé: quand elle a vu le ternouille qui émergeait sur sa tête, elle est retournée dare-dare chez le coiffeur. Quant à feue ma grand-mère, elle passait ses cheveux blancs à une sorte de rinçage bleuté, comme cela se faisait, il y a quelques décennies. Sa chevelure affichait une jolie homogénéité –à l’exception d’une mèche jaune sur la tempe qui virait régulièrement en vert fluo. Peu de splendeur  là-dedans (mais certes une certain sens de l’espièglerie).

Faut-il forcément, toujours, vénérer le naturel? Mille manifestations corporelles, certes normales, n’ont rien de particulièrement glorieux. Quid des crottes de nez et autres rognures d’ongle? Faut-il les brandir en symboles d’amour de soi? Je sais, ça sonne un brin suranné, mais je soutiens qu’à juste dosage, l’artifice n’est pas une maladie honteuse. Outre la possible teinture, un brin de maquillage, une couche de vernis à ongles, un passage à la pince à épiler me paraissent autant de signes de respect – des autres comme de soi-même. Une manière de se tenir droit plutôt qu’avachi dans les petites luttes du quotidien.

01/09/2017

Serments bleus

Alors, cette rentrée? Déjà chaussés de mocassins comme si les tongs n’avaient jamais existé? De mon côté, je m’accroche aux sandales, pour conjurer le soleil de rester, malgré les petits matins devenus frissonnants. Je dois avouer quelque peine à reprendre pied, tant j’ai encore les yeux dans le bleu. Et du coup, la tête et le cœur eux aussi teintés d’ailleurs, je me demande si je ne ferais pas bien de me remarier…

J’ai eu l’immense chance de passer un bout d’été au loin, dans une de ces contrées où poussent, au milieu des flots, des îles ébouriffées de cocotiers. Un de ces endroits que l’on ose à peine prendre en photo, puisqu’il est couru d’avance que le nuancier indigo-turquoise, même rétroéclairé sur l’écran du mobile, ne saura rendre justice au tableau vivant. Or, il semble justement  que ce type de destination soit conçu pour faire décor dans les albums de famille: les gens viennent surtout pour honorer là en grand leur petites réjouissances privées.  A peine descendu de l’avion, le visiteur se voit interrogé par des autochtones aux bras chargés de fleurs et au regard plein d’espoir: «Et vous? En voyage de noce ? Anniversaire? » Mon homme et moi les avons un peu déçus: rien de particulier à fêter, sinon la joie d’être en bonne santé et prêts à batifoler avec les poissons. Sale nouvelle pour l’économie locale… Comme la destination est plutôt en recul, toute une myriade de prestations sont prévues pour qu’au moins les célébrateurs prennent plaisir à jouer de la carte de crédit: repas aux chandelles avec nappe blanche sur un îlot désert, procession en pirogue, parachute ascensionnel, prêtre et ukulele, couronnes d’hibiscus et tatouages tribaux (éphémères…), photos professionnelles des couples en paréo sur trône de rotin blanc… A peine le temps de plonger un orteil dans l’eau, avec un programme pareil! Allons, un petit effort les vacanciers ! Vous ne voudriez pas au moins un tout petit rituel de renouvellement des vœux de mariage? Ça, on peut presque y procéder chaque année, voire semestriellement ou même tous les jours…

J’ai éprouvé comme une tristesse devant tant d’énergie à peindre les rituels en bleu. Mais rétrospectivement, je me dis que j’aurais peut-être dû me livrer à un tralala ou deux – c’aurait été pour la bonne cause ! C’est que, avec les statistiques de mariage en berne, le marché du paradis lointain a un peu de mal aussi. Alors il faut faire preuve d’imagination pour inventer de nouvelles cérémonies, trouver des événements à commémorer. C’est comme pour les diamants: avec tous ces jeunes qui zappent les protocoles solennels et/ou rêvent de  s’offrir  de nouveaux vélos en cadeaux de noces, comment voulez-vous  continuer à richement sertir les alliances? Moi, rentrée du nirvana azur, je suis un peu inquiète pour l’avenir de la carte postale et je me dis que, pour le moins, la mouvance plaide clairement en faveur du mariage gay. Tous unis en faveur de  l’industrie du rêve.

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