09/06/2017 11:06 | Lien permanent | Commentaires (0)

Gloire à la mère normale

 

Les matins sont souvent difficiles pour mon assurance de mère. C’est le moment où ma progéniture ouvre à la volée un réfrigérateur pourtant rempli et déclare, dépitée, qu’il n’y a de nouveau rien à manger. Cela signifie que, contrairement au comptoir de Starbuck’s, aucun aliment ne peut être emporté en une fraction de seconde, genre jus d’orange fraîchement pressé prêt dans sa tasse à couvercle avec paille, sandwich garni ou céréales déjà mélangées dans un gobelet de plastique avec du yogourt et des fruits en morceaux. Car il n’est évidemment pas question de s’asseoir à table et de se beurrer une tartine: trop chronophage, trop quand-j’avais-11-ans. Bref: c’est à ce moment précis que, devant mon café, je me demande confusément si je n’aurais pas dû me lever une demi-heure plus tôt pour approvisionner ces jeunes estomacs en nourriture saine. Je conclus à chaque fois que non: avec un bac en poche, un jeune adulte devrait être capable d’anticiper ses besoins et de s’organiser en conséquence, non?

Le contexte n’a rien à voir, mais la lecture du dernier livre de Nathalie Rykiel, fille de Sonia, la fameuse grande dame rousse de la mode française, m’a à la fois fait mal à chaque page et amplement rassérénée sur mes propres compétences maternelles. A l’évidence, toute mère à manquements – matinaux, diurnes ou peu importe – vaut mieux qu’une mère monumentale. Le livre donc: «Écoute-moi bien» (Editions Stock) est une sorte de lettre ouverte à feue cette mère si déifiée que la malheureuse Nathalie, pourtant solidement quinquagénaire, ne parvient pas à se trouver en dehors d’elle. Quelques mois après le décès de la styliste («cette merveillosité que tu es»), sa fille lui écrit une déclaration d’amour et de soumission qui fait froid dans le dos. On y lit des phrases horribles de désarroi, comme «Je ne savais pas si j’avais un goût à moi», «Toute ma vie j’avais (…) porté revendiqué ma croix d’amour de ma mère» ou «Nous sommes véritablement devenues un couple toi et moi.» La pire? «Ta fille. Etre ta Fille/La grande aventure de ma vie…» Brrr !

Alors, mes chers enfants et ceux de mes sœurs en normalité, vous avez de la chance! Vous auriez pu écoper d’une mère tellement géniale qu’elle en devient paralysante, une mère d’exception à qui on érige des statues, une mère qui passe à la postérité en éteignant tout sur son passage. Rien de cela ne menace: vous avez une mère irrémédiablement standard, une qui oublie d’acheter du lait, une qui arrive en retard, une qui court partout à cloche-pied quand elle ne retrouve plus sa chaussure gauche, une qui s’endort devant les séries télé, une qui fait ce qu’elle peut. Du coup, vous pouvez râler, critiquer, protester, ricaner en toute indépendance émotionnelle. Considérez mes défaillances comme autant d’offrandes sur l’autel de votre liberté.

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