03/06/2017 08:47 | Lien permanent | Commentaires (0)

Pour l’amour du colza

Quelle couleur! La pivoine déployait des pétales corail à la limite du fluorescent. Le genre de nuancier irréel que l’on associe à des paysages sous-marins: on se serait presque attendu à voir un petit poisson-clown butiner les pistils. J’ai tendu une main avide vers ce bouquet à la teinte magnétique, au rayon fleurs du supermarché. Et zut: mes yeux sont tombés sur l’étiquette. Ce n’est pas le prix (tout à fait raisonnable), qui a rafraîchi mes ardeurs horticoles, mais la provenance. Hollande, évidemment… Deux secondes! Maintenant que nous sommes tous drillés pour veiller aux achats maraîchers écoresponsables, qu’il n’est plus question d’acheter une fraise qui n’aurait pas mûri dans le jardin voisin en prenant son temps, ne devrions-nous pas nous pencher sur le cycle saisonnier et le bilan kérosène des fleurs? Après les locavores, les locaflores…

Vue sous cet angle, la pivoine est pile de saison – c’est déjà ça. Devant ma fenêtre, un buisson arborescent en liberté vient de se dévêtir de sa toilette rose, dans un de ces grands mouvements spectaculaires qui fait tomber tous les pétales en un seul instant et laisse le feuillage à nu. A une semaine près, l’arbuste aurait pu livrer ses propres productions aux stands du marché. Sauf que la floriculture suisse a plié depuis belle lurette face à la concurrence des serres hollandaises, kenyanes ou équatoriennes. Il paraît que les fleurs locales ne représentent guère que 3% de celles que nous mettons en vase. Alors quoi? On milite pour un label «éclos ici» et on se convertit au charme nouveau du bleuet mêlé à la marguerite et au trèfle rose? Il va falloir se reprogrammer sérieusement la rétine: ces modestes fleurs jardinières, presque des mauvaises herbes, changent radicalement des belles plantes fières qui s’épanouissent en boutiques. Adieu arum, orchidée, rose mauve et délicat freesia…

Les campagnes suisses au printemps s’allument de toutes parts de champs de colza. Laissez-moi faire ma pythie: d’ici à trois ans, on va trouver follement chic tout ce jaune criard. Mâtiné peut-être de quelques coquelicots bien ardents? Palette colore proche des œufs brouillés à la tomate…. Chiche que l’esthétique jardins communautaires de quartier, avec leurs courgettes cabossées et leurs carottes de travers, va contaminer le monde floral. Bientôt on va trouver follement touchants ces graminées qui éparpillent leurs graines sur la table, ces lupins peuplés de fourmis… En attentant, j’ai acheté les pivoines corail. Dans certains domaines, je préfère ne pas essayer de précéder la tendance.

Les commentaires sont fermés.