29/04/2017

Pour sept heures en plus

A la louche, le week-end dernier, les Lausannois ont gagné près de 1000 jours de vie. Enfin, pas tous: le bonus revient au 27 000 qui ont martelé le macadam, yeux exorbités, cœur dans la gorge, bouche en rictus, sur les épreuves de 2, 4, 10 ou 20 kilomètres. Vous en étiez et vous vous êtes vu mourir et arrivant enfin sur la piste d’athlétisme bleue du stade de Coubertin? Où vous avez laissé vos tripes et votre sève énergétique dans le sprint final? En fait, pas du tout: coureurs fous, vous étiez en train de vous rallonger l'existence. Ce qu'il y a de bien, avec les études scientifiques, c'est qu'on en trouve toujours une qui va dans le sens de ce qu'on a envie de croire. Autant dire que j'adore celle-ci et ne résiste pas au plaisir de vous la raconter.

On savait depuis longtemps le sport bénéfique pour la santé – jusque-là, pas de scoop. Or une étude géante de l’Université d’Iowa vient de remouliner les résultats de recherches précédentes et il en ressort que la course à pied est l’unique pratique qui augmente significativement la durée de vie. Il semblerait que ce soit lié à ce mouvement précis où la carcasse humaine s’ébranle en rythme, supportant son propre poids sans aucune aide extérieure (pas étonnant que ça fasse si mal…). Mais il y a mieux: à en croire algorithmes et big data, il n’y a pas besoin de courir ni longtemps, ni bien, ni vite - juste régulièrement. A partir de là, dès 5 minutes par jour, les coureurs vivent plus longtemps que tout le monde, même s'ils fument, s'envoient des hamburgers garnis de mayonnaise et abusent de la petite arvine. Je vous ressers un verre?

À ce stade, les sceptiques se mettent à râler: oui mais bon, s’il faut bousiller une heure en sueur pour espérer en gratter une autre, vaut ce vraiment la peine? La science est catégorique: oui, car le gain escompté est d’un rapport de 1 à 7. Certes, c’est statistique, mais mieux que la loterie, non? Par les temps qui courent (ha, ha), vous en connaissez beaucoup, des investissements où le rendement est de 700 pour cent?

Je n'étais pas à Lausanne dimanche dernier, pendant que ma tribu luttait contre le chrono. En déplacement à Prague, j'ai tout de même couru dans le matin cristallin, le long de la Moldau. Je suis passée devant des bébés géants en bronze, œuvre de l’artiste David Cerny, avant de sortir de ville en trois enjambées le long des façades cubistes. Ensuite? Des canards le bec encore enfoui dans les plumes, un pêcheur solitaire, une pluie de pétales de cerisier alors que je n’étais même pas en train de me marier. Franchement? Il m’est arrivé de sacrifier des moments autrement plus désagréables. Et j’espère que mes sept heures de rab tomberont sur un jour de printemps en tous points pareil.

 

 

24/04/2017

Sur le dos d’un chameau

Ce printemps, dans un parc du centre-ville, de grosses bosses bien rondes ont poussé sur la pelouse. Là où, hier, il n’y avait que gazon plat rasé de frais, trônent aujourd’hui des monticules élégamment géométriques, toujours aussi bien entretenus, mais… comment dire? On sent que le geste de nettoyage est soudain plus laborieux. En traversant la promenade l’autre jour, je regardais un jardinier hisser sa tondeuse cahin-caha jusqu’au sommet de la butte: il surveillait chaque brin vert, tout juste s’il ne mesurait pas la longueur pour s’assurer qu’elle était égale à la voisine. Je n’en jurerais pas, mais je sentais à la crispation de ses lèvres qu’il aurait eu envie de marmonner des mots que la bonne éducation réprouve. J’ai ressenti beaucoup de compassion pour ce monsieur: moi aussi, je tire cette même tête à chaque fois que mon homme me demande de rafraîchir sa coupe de cheveux… On a beau régler la tondeuse sur 5, on n’est jamais vraiment sûr de la régularité d’une surface convexe.

J’ai un doute: ces bosses paysagères sont-elles bien utiles? Ce n’est pas comme si la promenade était trop facile d’entretien: avec ses bassins et sa cascade, ses statues à contourner, ses buis jolis, ses charmilles taillées en arcades, ses plates-bandes qui changent sans cesse de couleurs, on pourrait postuler que les services de la ville disposent d’un terrain de jeu suffisamment varié pour ne pas lasser leurs jolies mains vertes. Eh bien non: ils se sont construit des bosses, comme un jeu d’obstacles. Serait-ce pour ménager des supports naturels aux dos bronzeurs qui viendraient s’étendre là durant la pause de midi? Une ère de distraction pour les mômes qui voudraient escalader un chameau vert? Tu parles! La pelouse est évidemment interdite d’accès, merci de rester sur les bancs. J’ai une autre piste: Peut-être est-ce là l’idée d’un policier sadique qui invente des punitions destinées aux mineurs qui se seraient fait coller des heures de travail d’intérêt général?

Je crains que l’affaire ne soit au final qu’une tocade à la mode. Sans doute là l’influence du Rolex Center, de l’EPFL, qui a instauré, dès son inauguration en 2010, le sol ondulant comme nouvelle norme esthétique (là aussi, le personnel d’entretien doit dire merci…). Variations sur ce thème, les amateurs de design ont aussi vu se multiplier les tapis à la surface irrégulière, avec des motifs en diverses longueurs de poils ou carrément des excroissances, comme ces poufs intégrés au revêtement. Je soupçonne donc mon parc familier de seulement essayer de faire genre. Le design fait gazon. Le concept végétal. L’interrogation philosophique de la chlorophylle.

Moi, je suis une fille toute simple: une belle glycine odorante suffit à mon bonheur printanier.

 

 

15/04/2017

Allumez les œufs!

Là d’où je viens, en Europe centrale, on dit qu’il faut absolument s’acheter un habit neuf pour Pâques – une bricole suffit -, faute de quoi l’agneau risque de crotter l’imprévoyant, le condamnant ainsi à une année sale et nauséabonde. Il semblerait que le dicton soit un dérivé imagé et un brin irrévérencieux de l’exode des Juifs d’Egypte et du sacrifice rituel qui le commémore: le jeune bélier, piégé, terrifié et sentant le couteau sur sa gorge, finissait invariablement par relâcher ses sphincters, maculant ses bourreaux. Qui, du coup, avaient besoin de vêtements de rechange. Pour la plupart d’entre nous, chrétiens, juifs ou ce que vous voulez, les agneaux et les cabris pascaux  se présentent sous forme de gigot et autres fricassées, soit sans grand risque de souillure, à condition de se méfier, comme toujours, de la sauce.

N’empêche: je pense à cet adage chaque année au printemps, quand les rayons se remplissent de nouveautés. Il doit y avoir une pulsion saisonnière, qui – au-delà de l’anecdote scatologiquement utilitaire – incite à se réinventer une allure, en même temps que percent les tulipes et que les bêtes à poils muent pour arborer leur fourrure légère. Pour donc me connecter au grand cycle de la nature et obéir aux traditions de mon enfance (et accessoirement pour avoir un prétexte à lèche-vitrines), je suis partie en ville. Et j’en suis revenue – à ma propre grande stupéfaction – avec un T-shirt en soie jaune. Jaune comme un passage piéton, jaune comme un pissenlit, jaune comme une omelette. D’accord, il se vendait à prix cassé, mais même l’ami styliste qui l’avait dessiné, et qui était justement en boutique ce matin-là, en est resté un peu éberlué. «Tu te prépares pour le Tour de France?» m’a-t-il demandé. C’est que, normalement, il me voit plutôt hésiter entre le noir et le gris sombre.

Je n’ai pas encore osé mettre mon nouvel habit de lumière. Mais il me colle la bonne humeur à chaque fois que j’ouvre ma penderie. Je crois que je vais l’étrenner demain, jour de la chasse aux œufs. Je vais être aussi criarde et bariolée qu’un œuf peint dans une école enfantine, je vais pouvoir me cacher dans un buisson de forsythia, je vais éclipser le soleil. Et avec cela, Madame? Un pantalon vert épinard frais, peut-être? C’est drôle que des couleurs aussi laides fassent autant plaisir à voir quand les beaux jours reviennent.

08/04/2017

Ma vie en flouté

Comment ça, je suis trop nette pour être prise en photo ? C’est bien cela, n’est-ce pas, qu’insinuent toutes ces marques de cosmétiques qui lancent des produits filtrant, lissant, floutant pour permettre aux gens d’enfin ressembler à quelque chose en photo. A une petite nuance près: à force de ressembler à tout le monde, on va finir par ne plus se ressembler à soi…

Mais foin de mauvaise tête, soyons ouverts à la folle modernité du monde qui bouge. Essayons! Après tout, avec les écrans à haute définition, on peut repérer même la papule qui a décidé de sortir dans une semaine… Au rayon donc! Une marque anglaise propose un «photography fluid» qui réfléchit la lumière et fait rayonner le teint. Soit. Chez un autre label (très chic d’origine japonaise), le sérum magique se présente dans un flacon opaque, rosé comme la bonne humeur. Le liquide laiteux (comme un frappé fraises sans excès de fraises) recouvre la peau d’une fine pellicule unifiante, qui – effectivement – donne l’illusion d’un teint frais et plastifié, le temps d’un instant. On retrouve bientôt, en l’état, ses pores, ses ridules, ses brillances (ses années ?) mais qu’importe : le déclencheur  a fait son job, l’écran affiche un visage lisse comme une affiche publicitaire. Hier, quand on voulait améliorer sa mine sur une image, on lui appliquait un traitement photoshop; aujourd’hui, on se photoshoppe à même la peau avant le selfie d'usage. Bienvenue dans le monde merveilleux des bloggeuses à la beauté instantanée qui pousse en pot.

J’ai une idée: et si on arrêtait tous de se photographier à l’âge de 22 ans… Après, il va falloir des produits de plus en plus radicaux pour faire illusion, non? Le stade suivant ? La cape d’invisibilité de Harry Potter, pour couvrir, ni vu ni connu, tous les gens trop vieux ou trop laids pour figurer en photo. On ne va tout de même pas se gâcher les albums de vacances!

En attendant de me faire effacer des images publiques, je m’entraîne déjà avec de bons vieux trucs tous simples pour ne pas enlaidir les photos. Ne pas sourire large (toujours trop de dents). Baisser le menton (pour cacher les narines). Pousser la tête légèrement en avant (ça évite le double menton). Ne pas faire de grimace (ce n’est jamais drôle). Pffff, quel boulot !

Une fois gommées les aspérités du visage, va-t-on aussi inventer des produits à flouter les états d’âmes? Avec un teint de porcelaine et des émotions sous-vide, on va tous être parfaits, lisses et décoratifs, les uns à côté des autres. Quelle chance, je me réjouis déjà…

 

07/04/2017

Il y a quelqu’un?

Il y a quelqu’un?

Ma nouvelle copine milanaise s’appelle Federica. Depuis un mois, le 28 février très exactement, nous entretenons une correspondance touffue et civile, avec force remerciements d’avance et salutations respectueuses, parfois même des allusions à la météo qu’il fait ici ou là-bas.

Tout a commencé quand, de passage à Londres, j’ai acheté un sac à dos, en cadeau pour mon homme, las de porter son ordinateur sur une seule épaule. L’objet de cuir était siglé d’une marque initialement réputée pour ses carnets à couverture noire, inspirés du cuir de taupe du XIXsiècle («Mole skin» en anglais), et active maintenant dans toute une gamme d’accessoires nomades. Las! Une bretelle n’a pas tardé à céder, sous le poids conjugué de l’informatique et de la presse papier (mais on ne va pas refaire ici le débat sur la lourdeur des médias imprimés…). Comme la marque est connue pour son élégance à l’esprit classique, je me suis courtoisement adressée au service après-vente, sis en Italie. Une employée dénommée Federica m’a répondu de suite: «Dear Renata… etc.». Je devais remplir un formulaire et trouver le numéro du produit, agrafé au fond d’une poche - soit. J’ai renvoyé les informations à «Chère Federica». Depuis, nous ne nous somme plus perdues de clavier, car il manquait toujours une bricole ou une autre au dossier : une photo de la partie abîmée, par exemple. Ah oui, et aussi le numéro de catalogue. Mais bien volontiers! Ma requête ayant finalement été approuvée, Federica, affable, m’a suggéré d’aller échanger la marchandise dans la boutique où je l’avais achetée. Nouveau message: «Désolée, Federica, je ne repasse pas par l’aéroport Gatwick ces prochains jours, puis-je retirer l’objet dans un point de vente suisse?» Oups, Federica est désolée, mais ça ne marche hélas pas comme ça. Elle m’avertit donc qu’elle envoie le sac par courrier, me donne un code pour suivre le trajet du colis et me demande de lui réécrire dès réception pour qu’un livreur vienne récupérer à la maison le produit initial et défectueux… Woaw, ça, c’est du service!

J’en étais là, la semaine dernière, à m’ébaubir sur les bons offices – certes tortueux - des marques fiables et le luxe chaleureux des relations personnalisées, quand le fameux paquet est arrivé. J’ai filé au guichet postal, comme une gamine se précipiterait vers la cheminée à Noël après des semaines d’attente. Déballage fiévreux… Et zut! C’était le mauvais modèle, une besace à la place du sac à dos. Devais-je à mon tour envoyer des chocolats à ma correspondante, pour lui expliquer en douceur et sucre que ben non, on n’y était pas encore, au bout de cette histoire? J’ai renoncé, pris mon souffle, et renvoyé un énième message signalant l’erreur et, hum, si ce n’est pas trop demander, serait-il possible d’obtenir le bon modèle…? J’ai eu ma réponse par retour de mail: Federica me signale que la méprise est mienne (référence de catalogue erronée) mais que ce n’est pas grave, le nouvel envoi postal est en cours…

Devant tant de flegme et de professionnalisme imperturbable, j’ai un doute, un vertige: vais-je vraiment, un jour, arriver à mes fins? Tout ce suivi impeccable n’est-il qu’un leurre pour que je renonce, de mails lasse? Dis-moi Federica, es-tu un robot?

 

 ps. en ce glorieux jour du 9 avril, j'ai la joie d'annoncer que le bon sac à dos est arrivée! Sauts allègres et clappements de mains! J'ai naturellement écrit dare-dare à Federica pour lui confirmer la bonne nouvelle et lui dire qu'elle pouvait envoyer le livreur chercher le sac abîmé et la sacoche envoyée par erreur. C'est Lorena qui m'a répondu (Federica doit être en vacances). Elle est contente que je sois contente et me dis que je peux garder tous les sacs. Yahoooo! Les humains sont décidément mieux que les robots.

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