15/04/2017 14:22 | Lien permanent | Commentaires (0)

Allumez les œufs!

Là d’où je viens, en Europe centrale, on dit qu’il faut absolument s’acheter un habit neuf pour Pâques – une bricole suffit -, faute de quoi l’agneau risque de crotter l’imprévoyant, le condamnant ainsi à une année sale et nauséabonde. Il semblerait que le dicton soit un dérivé imagé et un brin irrévérencieux de l’exode des Juifs d’Egypte et du sacrifice rituel qui le commémore: le jeune bélier, piégé, terrifié et sentant le couteau sur sa gorge, finissait invariablement par relâcher ses sphincters, maculant ses bourreaux. Qui, du coup, avaient besoin de vêtements de rechange. Pour la plupart d’entre nous, chrétiens, juifs ou ce que vous voulez, les agneaux et les cabris pascaux  se présentent sous forme de gigot et autres fricassées, soit sans grand risque de souillure, à condition de se méfier, comme toujours, de la sauce.

N’empêche: je pense à cet adage chaque année au printemps, quand les rayons se remplissent de nouveautés. Il doit y avoir une pulsion saisonnière, qui – au-delà de l’anecdote scatologiquement utilitaire – incite à se réinventer une allure, en même temps que percent les tulipes et que les bêtes à poils muent pour arborer leur fourrure légère. Pour donc me connecter au grand cycle de la nature et obéir aux traditions de mon enfance (et accessoirement pour avoir un prétexte à lèche-vitrines), je suis partie en ville. Et j’en suis revenue – à ma propre grande stupéfaction – avec un T-shirt en soie jaune. Jaune comme un passage piéton, jaune comme un pissenlit, jaune comme une omelette. D’accord, il se vendait à prix cassé, mais même l’ami styliste qui l’avait dessiné, et qui était justement en boutique ce matin-là, en est resté un peu éberlué. «Tu te prépares pour le Tour de France?» m’a-t-il demandé. C’est que, normalement, il me voit plutôt hésiter entre le noir et le gris sombre.

Je n’ai pas encore osé mettre mon nouvel habit de lumière. Mais il me colle la bonne humeur à chaque fois que j’ouvre ma penderie. Je crois que je vais l’étrenner demain, jour de la chasse aux œufs. Je vais être aussi criarde et bariolée qu’un œuf peint dans une école enfantine, je vais pouvoir me cacher dans un buisson de forsythia, je vais éclipser le soleil. Et avec cela, Madame? Un pantalon vert épinard frais, peut-être? C’est drôle que des couleurs aussi laides fassent autant plaisir à voir quand les beaux jours reviennent.

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