18/01/2017 09:53 | Lien permanent | Commentaires (0)

Noël chinois

Corne d'abondance! Dans les pages des magazines spécialisés ou moins, sur les sites, sur les écrans et les placards publicitaires, on mange des yeux. Langoustines à l'estragon, suprêmes de pintade, chapon farci au foie gras et noisette, verrines betterave et chèvre, coquilles Saint-Jacques en terrine, tartare de saumon sur blini tiède, toasts briochés au beurre d'algues et radis noir… J'arrête? J'arrête! Vous avez raison, rien ne sert de se monter les papilles en attendant le réveillon, parce que, quoi qu'en dise la rumeur gourmande, le soir venu, au pied du sapin, on va tous se retrouver avec le menu traditionnel suisse. Mais si, vous savez bien: la fondue chinoise. Ne faites pas semblant d'avoir oublié depuis l'an dernier! Tous les rayons alimentation le confirment: à Noël, en Suisse, on fait bouillir des morceaux de viande dans du bouillon et on les trempe ensuite dans de la mayonnaise aromatisée. Facile, vite fait, maintenant on peut passer aux cadeaux…

Dans l'absolu, je suis prête à apprécier cette potée sympathique qui permet de recycler les longues fourchettes à trois dents. Mais de grâce, pas à Noël! Pas le seul soir de l'année où les rituels du monde entier exhument des saveurs héritées des temps anciens, visant à inscrire l'homme contemporain dans son histoire intime. En France, on mange des fruits de mer. Dans le monde anglophone on découpe cérémonieusement de la volaille et on avale du pudding noir à base de noix et de lard. En Provence, on enchaîne 13 desserts, un pour chaque apôtre, le dernier pour Jésus. Là d'où je viens, on mange de la carpe panée en triant vaillamment les arêtes. Et pendant que le monde renoue avec ses racines, en Suisse, on sort le caquelon et chacun se débrouille avec ses lanières de bidoche crues, selon une (absence de) recette à la mode depuis à peine vingt ans.

Passons sur l'incongruité d'avoir comme coutume locale un plat au nom exotique - ça, c'est plutôt rigolo. Ce qui m'attriste, c'est le défaitisme que ce choix trahit. Servir de la fondue chinoise, c'est admettre qu'un festin, c'est vraiment trop de boulot. C'est accepter aussi que les membres de la tablée ont des goûts forcément irréconciliables, alors que ce système de self-service permet à chacun de faire ce qui lui plaît. Y compris au végétarien allergique au gluten, qui peut sucer sa carotte cuite à rien. La fondue chinoise, c'est le plus petit dénominateur commun de la gastronomie, le contraire même de l'idée du partage.

En même temps, la Suisse, experte du pragmatisme, du compromis et de la médiation, a ainsi spontanément opté pour un menu à son image. Reste à savoir si tant de bon sens est compatible avec l'esprit festif. Brin de folie, reste avec nous.

 

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