18/01/2017 09:50 | Lien permanent | Commentaires (0)

L’esthétique méduse

Il faut se méfier de Tom Ford. Quand le designer touche quelque chose, les foules finissent toujours par aduler ladite chose, subitement promue à la pointe du dernier cri. C’est ainsi que le smoking ajusté est devenu supercool (il a habillé tous les James Bond récents), que le porno chic a marqué l’imagerie mode pendant une décennie, que les intérieurs élégants aspirent au noir avec un bouquet blanc, que l’oud passe pour la senteur masculine ultime, que les lunettes se portent désormais avec des montures très assumées. J’arrête là, l’inventaire complet est trop fastidieux. Or voilà que l’homme enrichit sa palette créative en se tournant vers le cinéma. Son deuxième film, Nocturnal animals, amène sur les écrans sa vision hyperesthétique et radicalement désabusée du beau.

Je répète: tout ce que ce que l’homme propose devient désirable… C’est avec cette idée en tête que je me cale dans mon fauteuil rouge, prête à happer des yeux le monde de demain. On peut dire que j’en ai pris plein les rétines… Le film est magistral: d’une cruauté sublime. On en sort le cœur écorché. Mais c’est des premières images, celles du générique, que voudrais vous parler. Je cligne encore des paupières face à cette invasion visuelle (ceux qui ont vu le film peuvent sauter quelques lignes, pour les autres, essayez d’imaginer): plan frontal et serré sur des danseuses nues coiffées de chapeaux de majorettes, de formidables corps obèses et flétris, avec des flancs qui flottent, des seins vides qui battent au vent comme des oreilles d’éléphants, des ventres qui montent et descendent en tsunamis successifs… et des sourires de joie pure. Quelle vision! Elles sont quatre, les courageuse sexagénaires qui ont prêté leurs formes à l’exercice. Elles en rient encore: «une demi-tonne de femmes nues sur le plateau», raconte l’une d’elles au magazine The Wrap.

Etrange, ce qui passe par la tête d’une femme devant un tel spectacle… La peur d’abord: dans la salle de cinéma, chacune semblait jeter un coup d’œil furtif sur son propre abdomen, juste pour vérifier que l’amplification corporelle sur écran n’avait pas contaminé la vraie vie. Puis la fascination voyeuse: c’est rare que l’on dispose d’un tel point de vue sur les méandres des corps déchus, cette topographie de l’excès contemporain. La bienveillance enfin (seulement enfin…): quelle beauté insolite dans ces replis inconnus, comme une légèreté de méduse, à la fois enveloppante et informe.

La danse dénudée s’avère finalement une sorte d’expérience artistique, mise en scène dans la galerie de l’héroïne du film. Ouf, même dans le film, c’était pour de faux…

J’ignore si le visionnaire Tom Ford va infléchir notre regard sur le surpoids avec cette explosion de chairs en désordre. Ce qui est sûr, c’est que les mamies XXL ont l’air de bien s’amuser, alors que la galeriste (Amy Adams, plastique parfaite) développe un rapport plutôt compliqué avec le bonheur. Pourtant, elle porte deux boulets de canons dans le décolleté – mais ça n’a certainement rien à voir.

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