29/10/2016

Attraper la lune

C'était un soir de la semaine dernière, sur le ruban d'autoroute en direction de l'ouest. La journée avait été perturbée et pluvieuse, mais une soudaine éclaircie nocturne a fait apparaître la lune. Et quelle lune! Orange et flamboyante, s'élevant fièrement à l'horizon, énorme et incroyablement nette dans l'atmosphère purifiée par les ondées. Elle n'était pas tout à fait ronde et je me suis repassé dans la tête la vieille astuce mnémotechnique sur la lune menteuse: elle arborait un ventre un peu difforme sur la droite, comme une glorieuse baudruche tachetée de cratères en ton sur ton, et j'en ai déduit qu'elle croissait. Une autoroute se pose rarement en spectacle poétique, pourtant le moment semblait comme suspendu dans la course des jours. Le cortège de voitures illuminées faisait penser à un feston brodé d'étoiles et, à la hauteur de la gare de triage de Denges, avec l’éclairage de Lausanne au loin, le paysage a pris des allures irréelles, comme un crépitement de pépites d'or dans la nuit. Un feu d’artifice immobile. Et toujours, cette lune accrochée en hauteur, veillant de toute sa superbe sur les petites lueurs la saluant d'en bas.

Instinctivement, j'ai plongé la main dans mon sac, sur le siège du passager, vers mon téléphone mobile et sa fonction photo. Mais je suis une grande fille et une conductrice à peu près responsable: j'ai arrêté mon geste. On ne va pas se mettre à zigzaguer, n’est-ce pas? Et tout de suite, je me suis surprise à guetter la prochaine aire de repos. Il n'y en a pas dans le secteur, ce qui m'a épargné l'embarras d'hésiter à m'arrêter pour prendre un cliché et le poster sur Facebook.

C'est donc là que j'en suis? A tâter mes poches comme une junkie en manque, avide de rejoindre les cohortes de photographes du dimanche qui publient des arcs-en-ciel, des fleurettes et des ciels d'orage sur leur profil? On se calme! Et on apprécie la vision pour ce qu'elle est: un moment de grâce fugitif sur le trajet de la maison. Une bulle de sérénité au-dessus de la mêlée. Nul besoin de raconter à la planète entière, nul besoin de partager pour s'en réjouir.

A la réflexion, en regardant encore cette lune qui ternissait déjà, je me suis dit qu'au moins les réseaux sociaux avaient cela de bon: nous inciter à cadrer mentalement le paysage, l'instant, pour mieux le graver dans sa mémoire, à défaut de l’envoyer en ligne. Les meilleures photos sont certainement celles que l'on ne prend pas.

 

26/10/2016

Il vient, ce quinoa, chef?

Et lundi midi, ce sera quoi? Velouté de topinambours? Risotto de quinoa aux chanterelles et noisettes? C’est le comptable qui cuisine!

A l'heure où les entreprises liment les coûts et où les employés sont priés de «faire mieux avec moins» (selon la formule consacrée), il fallait évidemment qu'arrive une réponse managériale follement tendance à la problématique des repas de midi. Ceux d'entre nous qui fréquentent le marché du travail depuis quelques années ont déjà connu plusieurs vagues de mœurs successives: les déjeuners entre collègues au café du centre-ville (onéreux), les bons-repas (où toute la boite converge vers les deux mêmes tea-rooms), les sandwiches devant l'ordinateur (burp et miettes entre les touches du clavier), les cantines du rez-de-chaussée (bonjour l'émincé curry à l'ananas) et, depuis quelques saisons, le Tupperware amené de la maison, à réchauffer au micro-ondes à côté de la machine à café. Cette dernière variante présente le triple avantage de la rapidité, du moindre coût et du respect des régimes individuels. Mais je dois admettre que le café de l’après-midi devient olfactivement éprouvant, car le local y dévolu embaume des effluves aussi mêlés que tenaces du plat chinois réchauffé et des restes de ragoût de la veille. Rien qu’à l’odeur, on a l’impression d’avoir trop mangé.

J’ai donc le privilège de vous annoncer que ces petits tracas de la vie au bureau sont voués à disparaître. Le courant dominant, actuellement, voudrait que les employés mettent ensemble la main à la pâte à pizza, dans un bel esprit de travail collectif. Le festin quotidien ainsi créé servirait à la fois à resserrer les liens entre collègues (c’est mieux que le team building en rafting), à exercer l’art du compromis (gare aux allergies des uns et des autres) et… à économiser sur le budget. Avec de vrais fours, des plaques à induction et tutti. Elle n’est pas belle, la trouvaille? C’est ainsi que le géant des télécoms Orange a équipé d’une cuisine professionnelle sa Villa Bonne Nouvelle, à Paris, qui accueille aussi des start-up amies dans son espace. Ou que l’artiste Olafur Eliasson a même fini par publier un livre avec les recettes réalisées dans son studio berlinois, par et pour ses collaborateurs (En Cuisine, Ed. Phaidon). La justification stratégique de la démarche? Eh, c’est qu’il faut «incarner la nouvelle transversalité en entreprise», comme disent les consultants. Si un patron invite son sous-chef au restaurant, la domination hiérarchique est limpide. S’ils hachent tous deux l’ail pour le poulet coriandre et citron vert, ils se parleront forcément de manière plus fluide et collaborative.

J’ai le plaisir de travailler dans une entreprise qui vient d’ériger en dogme le tutoiement à tous les étages. A mon avis, le coupage collectif des oignons n’est pas loin. Reste à savoir si les mères de famille éprouveront le même émerveillement que les designers et geeks branchés à s’agiter de la casserole. Dis, patron, c’est aussi la boîte qui va cuisiner pour les mômes, ce soir?

17/10/2016

Maltraiter (un peu) les livres

La jeune femme tient son roman à la main, alanguie sur un sofa, mais ses yeux sont fermés en une rêverie exquise... J'aime beaucoup cette vision de la lecture: on perçoit les mots qui pénètrent derrière les paupières closes, pour mener dans la tête une sarabande d'inspiration, où l'écrit se mêle à l'imaginé. Ce que l'auteur a voulu dire?  L'important est sans doute ce que chaque lecteur en retire. La photographie en noir et blanc montre la grande couturière Gabrielle Chanel en 1908 et elle figure dans la première vitrine d'une très douce exposition consacrée à son rapport aux livres: la donna che legge, la femme qui lit.
Divers plaisirs professionnels m'ont récemment menée en coup de vent à Venise et je me suis échappée deux heures pour aller voir ce septième volet de Culture Chanel, une série de mises en scènes sur l'histoire de la dame et de sa maison, qui se déroule depuis 2007 de capitale en ville magique. C'est donc un palais sur le Grand Canal, le musée d'art moderne Ca' Pesaro, qui accueille cette fois (jusqu'au 7 janvier) une évocation de la bibliothèque de l'illustre Coco, lectrice avide et collectionneuse méticuleuse. J'ai aimé flâner parmi les recueils ouvragés, parmi les notes de lectures, les billets tendres, parmi tous ces grands noms qui ont peuplé la vie et les étagères de la plus inspirée des créatrices du siècle dernier. Mallarmé, Reverdy, Eluard, Aragon... Gabrielle Chanel faisait relier tous ses livres, parce qu'il faut vêtir ceux qu'on aime. Elle avait donc une bibliothèque en grande tenue: elle cousait pour les femmes, elle habillait de cuir ses amis de papier. Et elle posait volontiers parmi eux, comme pour une photo de famille.
Une exposition, c'est toujours un miroir. C'est en lisant les dédicaces en première page que j'ai soudain compris pourquoi je maltraitais souvent avec désinvolture mes livres favoris. Beaucoup de ces mots affectueux ont été griffonnées par de grands noms en l'honneur de Coco Chanel, mais écrits en lettres tantôt hésitantes, tantôt rageuses, avec forces ratures et flèches pour insérer dans une phrase un mot oublié. Ah, ces lignes pas droites, ces ajouts de travers:  quel bonheur! Autant de signes de vie dans tant de sage perfection! Les livres embaumés comme dans un mausolée s'animent de ces errances manuscrites, deviennent humains - des amis, justement!
Comme j'ai peu de dédicaces personnelles de géants de la littérature dans ma bibliothèque, comme je possède davantage d'ouvrages reliés de papier que parés de cuir, j'imagine que c'est pour extraire l'humanité de mes banals livres de poche que je les couche à plat au pied de mon lit, leur cassant le dos pour retrouver ma page. Je les écorne sans scrupule, les annote, les marque à coup de croix vigoureuses aux passages intéressants. Puis, plutôt que d'en encombrer mes rayonnage, je les donne au lecteur suivant, pour que à magie des mots ne s'empoussière pas. Un ami de chair porte ses cicatrices, ses rides, ses maquillages joyeux: aucune raison d'épargner aux compagnons de papier les aléas des sentiments et des jours qui passent. Nous n'en sommes que plus intimes...

Dans la peau d'un tigre doré

C'était un black solidement bâti, stature de basketteur, crâne rasé et barbe en pointe. Il portait un long manteau de tweed rose, frangé à l'ourlet, avec des sautoirs de perles et un sac à main en plexiglas transparent, qu'il tenait au pli du coude, comme le faisait jadis ma grand-mère. Crépitements des flashs, harangues des blogueurs en chasse de tendances, têtes dévissées et moult «euh-t'as-vu?». La scène se déroulait mardi, sur le trottoir de l'avenue Winston Churchill, à Paris, juste avant le défilé Chanel (très beau et coloré néon, soit dit en passant). L'excès appartient au rituel de la Fashion Week. On peut raisonnablement se demander pourquoi tant d'anonymes rêvent de circuler en boucle sur les réseaux sociaux, quitte à prendre le risque, en cas de succès, de se retrouver ligotés dans une salle de bains et dépossédés de 9 millions d’euros en bijoux, comme l'autre jour Kim Kardashian. Mais le mot «raison» n’a pas cours dans le vocabulaire de la mode. D'un strict point de vue efficacité, la tenue outrée reste le meilleur moyen de se retrouver en photo. A droite: une liane blonde en robe à terre lamée, bien qu'il soit 10 heures du matin. A gauche: un dandy en costume pistache sous cape de fourrure, bien qu'il fasse déjà 20 degrés au soleil. Clic-clac.
Entre deux défilés, j’ai fait un tour au Bon Marché (le mal nommé), ce temple de la tendance où affluent les assoiffés de mode du monde entier. J'y ai passé deux heures. J'ai tout remué, tout inspecté, tout essayé. Et rien acheté. En vrac, cette saison, j'ai vu: des kimonos brodés, des robes longues en dentelle, des jupes imprimées de photographies de cygnes, des vestes tigrées et dorées à la fois, des escarpins cousus d'une poupée de chiffon sur le pied droit, d'un chien en peluche sur le pied gauche, des pantalons zébrés rose fluo… Les vêtements hurlent et chahutent, se battent pour l’attention: regardez-moi, regardez-moi! On croirait une bande de mômes surexcités, un après-midi d’anniversaire: un peu de silence dans la penderie!

Mon hypothèse, c’est que l’escalade m’as-tu-vu d’avant défilé est en train de contaminer le grand public. Est-ce pour mettre de l'ambiance dans nos albums de photos qu'il faudrait soudain la jouer mascarade? Tous bariolés en ligne? Comprenons-nous bien: je ne suis pas une fille particulièrement discrète et j’adore la mode et sa manière inventive de chaque saison revisiter son plumage. Je suis intimement persuadée que le vêtement du matin contribue à rendre joyeux le petit théâtre du quotidien… Mais je dis «petit théâtre» - pas «grand carnaval». Où s’est égarée la nuance?

J’ai renfilé mon éternel jean en cuir et mon blazer noir. Dans la vitrine d'un brocanteur, vers St Germain, j'ai vu des broches anciennes en forme de sapin de Noël. Je crois que je vais m'en offrir une. Juste pour agrafer sur moi une pointe d'extravagance dans l’air du temps. Quant à briller sur Instagram, il va falloir zoomer serré sur mon revers de veston…

01/10/2016

La mort d’une mite

C’est une recette parfumée aux vacances: noix de cajou rapidement grillées à sec, minuscules cubes de citron vert (écorce comprise), quelques lanières de piment rouge et de la ciboulette. J’ai ramené cette idée à picorer d’une île thaïlandaise et je sors avec gourmandise mon atout exotique quand il s’agit de déboucher une bouteille à l’improviste. Pour cela, il faut – c’est évident – avoir toujours une petite réserve de noix de cajou nature dans son garde-manger. Au cas où… Or - hélas, malheur et damnation - je ne suis pas la seule à aimer les oléagineux. L’autre jour, tous cheveux dressés sur la tête et la bouche tordue en un hurlement silencieux, je tenais du bout des doigts un sachet de cellophane non ouvert, où l’on voyait clairement le festin en cours, dans un pullulement parfaitement répugnant d’asticots, de mites et de lambeaux de cocon. La date de péremption n’était même pas passée, mais je n’ai pas eu l’estomac de ramener l’abominable nid au magasin: rien que l’idée de le transporter, fût-ce sous trente couches de plastique, me propulse dans un état d’anxiété au-delà de toute raison. Depuis lors, j’astique hystériquement les étagères à l’eau de Javel, je jette tout ce qui me tombe sous la main, je demande des papiers d’identité à chaque bestiole ailée et en arrive presque (presque!) à souhaiter une zappette pour éteindre l’été qui s’attarde, afin que le froid extermine toute cette vermine.

Ma fille qui aime les animaux m’exhorte à ne pas réagir de manière émotionnelle: «Dis-toi que c’est juste un papillon…» Je suis totalement incapable de ce sage détachement. Hier, je me sentais mère attentive et journaliste efficace, jonglant avec les horaires et les contraintes et finissant miraculeusement par gérer le tout. Aujourd’hui, un nid de mites plus tard, je pourrais me rouler sur le canapé en une boule larmoyante, dévastée par mon univers en ruine. Que reste-t-il de la noble fonction nourricière avec des larves dans le placard? Quelle emprise a-t-on encore sur sa vie quand ça grouille dans le riz? Vous pouvez aisément visualiser mon désarroi en vous souvenant des personnages des bandes dessinées de Claire Bretécher, ceux qui pleurent à l’horizontale avec vue panoramique sur la glotte au fond de leur gorge béante. C’est tout moi…

Courage et pièges à phéromones! On ne va pas se laisser abattre par trois teignes qui ne volent même pas droit et se cognent aux murs. Je suis une guerrière (se le répéter trois fois!), je vais conditionner ma vie et mes biens en bocaux, pulvériser la planète, l’ennemi ne passera pas… C’est à ce stade de bonnes résolutions et de reprise d’énergie que je lis que le sud de la France, de Nice à Toulon, a vécu cet été une invasion sans précédent de mites alimentaires, que l’on comptait par milliers sur les façades des immeubles. On en trouvait même cuites dans le pain… La lutte entre l’humain et l’insecte est inégale: c’est généralement le plus petit qui gagne. J’envisage sérieusement de prendre un mois de congé pour désinfecter chaque poil de tapis, chaque vis de l’armoire, chaque orifice de prise électrique. A quoi tient la dignité d’un ménage…

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