29/10/2016 10:32 | Lien permanent | Commentaires (0)

Attraper la lune

C'était un soir de la semaine dernière, sur le ruban d'autoroute en direction de l'ouest. La journée avait été perturbée et pluvieuse, mais une soudaine éclaircie nocturne a fait apparaître la lune. Et quelle lune! Orange et flamboyante, s'élevant fièrement à l'horizon, énorme et incroyablement nette dans l'atmosphère purifiée par les ondées. Elle n'était pas tout à fait ronde et je me suis repassé dans la tête la vieille astuce mnémotechnique sur la lune menteuse: elle arborait un ventre un peu difforme sur la droite, comme une glorieuse baudruche tachetée de cratères en ton sur ton, et j'en ai déduit qu'elle croissait. Une autoroute se pose rarement en spectacle poétique, pourtant le moment semblait comme suspendu dans la course des jours. Le cortège de voitures illuminées faisait penser à un feston brodé d'étoiles et, à la hauteur de la gare de triage de Denges, avec l’éclairage de Lausanne au loin, le paysage a pris des allures irréelles, comme un crépitement de pépites d'or dans la nuit. Un feu d’artifice immobile. Et toujours, cette lune accrochée en hauteur, veillant de toute sa superbe sur les petites lueurs la saluant d'en bas.

Instinctivement, j'ai plongé la main dans mon sac, sur le siège du passager, vers mon téléphone mobile et sa fonction photo. Mais je suis une grande fille et une conductrice à peu près responsable: j'ai arrêté mon geste. On ne va pas se mettre à zigzaguer, n’est-ce pas? Et tout de suite, je me suis surprise à guetter la prochaine aire de repos. Il n'y en a pas dans le secteur, ce qui m'a épargné l'embarras d'hésiter à m'arrêter pour prendre un cliché et le poster sur Facebook.

C'est donc là que j'en suis? A tâter mes poches comme une junkie en manque, avide de rejoindre les cohortes de photographes du dimanche qui publient des arcs-en-ciel, des fleurettes et des ciels d'orage sur leur profil? On se calme! Et on apprécie la vision pour ce qu'elle est: un moment de grâce fugitif sur le trajet de la maison. Une bulle de sérénité au-dessus de la mêlée. Nul besoin de raconter à la planète entière, nul besoin de partager pour s'en réjouir.

A la réflexion, en regardant encore cette lune qui ternissait déjà, je me suis dit qu'au moins les réseaux sociaux avaient cela de bon: nous inciter à cadrer mentalement le paysage, l'instant, pour mieux le graver dans sa mémoire, à défaut de l’envoyer en ligne. Les meilleures photos sont certainement celles que l'on ne prend pas.

 

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