17/10/2016 11:02 | Lien permanent | Commentaires (0)

Maltraiter (un peu) les livres

La jeune femme tient son roman à la main, alanguie sur un sofa, mais ses yeux sont fermés en une rêverie exquise... J'aime beaucoup cette vision de la lecture: on perçoit les mots qui pénètrent derrière les paupières closes, pour mener dans la tête une sarabande d'inspiration, où l'écrit se mêle à l'imaginé. Ce que l'auteur a voulu dire?  L'important est sans doute ce que chaque lecteur en retire. La photographie en noir et blanc montre la grande couturière Gabrielle Chanel en 1908 et elle figure dans la première vitrine d'une très douce exposition consacrée à son rapport aux livres: la donna che legge, la femme qui lit.
Divers plaisirs professionnels m'ont récemment menée en coup de vent à Venise et je me suis échappée deux heures pour aller voir ce septième volet de Culture Chanel, une série de mises en scènes sur l'histoire de la dame et de sa maison, qui se déroule depuis 2007 de capitale en ville magique. C'est donc un palais sur le Grand Canal, le musée d'art moderne Ca' Pesaro, qui accueille cette fois (jusqu'au 7 janvier) une évocation de la bibliothèque de l'illustre Coco, lectrice avide et collectionneuse méticuleuse. J'ai aimé flâner parmi les recueils ouvragés, parmi les notes de lectures, les billets tendres, parmi tous ces grands noms qui ont peuplé la vie et les étagères de la plus inspirée des créatrices du siècle dernier. Mallarmé, Reverdy, Eluard, Aragon... Gabrielle Chanel faisait relier tous ses livres, parce qu'il faut vêtir ceux qu'on aime. Elle avait donc une bibliothèque en grande tenue: elle cousait pour les femmes, elle habillait de cuir ses amis de papier. Et elle posait volontiers parmi eux, comme pour une photo de famille.
Une exposition, c'est toujours un miroir. C'est en lisant les dédicaces en première page que j'ai soudain compris pourquoi je maltraitais souvent avec désinvolture mes livres favoris. Beaucoup de ces mots affectueux ont été griffonnées par de grands noms en l'honneur de Coco Chanel, mais écrits en lettres tantôt hésitantes, tantôt rageuses, avec forces ratures et flèches pour insérer dans une phrase un mot oublié. Ah, ces lignes pas droites, ces ajouts de travers:  quel bonheur! Autant de signes de vie dans tant de sage perfection! Les livres embaumés comme dans un mausolée s'animent de ces errances manuscrites, deviennent humains - des amis, justement!
Comme j'ai peu de dédicaces personnelles de géants de la littérature dans ma bibliothèque, comme je possède davantage d'ouvrages reliés de papier que parés de cuir, j'imagine que c'est pour extraire l'humanité de mes banals livres de poche que je les couche à plat au pied de mon lit, leur cassant le dos pour retrouver ma page. Je les écorne sans scrupule, les annote, les marque à coup de croix vigoureuses aux passages intéressants. Puis, plutôt que d'en encombrer mes rayonnage, je les donne au lecteur suivant, pour que à magie des mots ne s'empoussière pas. Un ami de chair porte ses cicatrices, ses rides, ses maquillages joyeux: aucune raison d'épargner aux compagnons de papier les aléas des sentiments et des jours qui passent. Nous n'en sommes que plus intimes...

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