17/10/2016 11:01 | Lien permanent | Commentaires (0)

Dans la peau d'un tigre doré

C'était un black solidement bâti, stature de basketteur, crâne rasé et barbe en pointe. Il portait un long manteau de tweed rose, frangé à l'ourlet, avec des sautoirs de perles et un sac à main en plexiglas transparent, qu'il tenait au pli du coude, comme le faisait jadis ma grand-mère. Crépitements des flashs, harangues des blogueurs en chasse de tendances, têtes dévissées et moult «euh-t'as-vu?». La scène se déroulait mardi, sur le trottoir de l'avenue Winston Churchill, à Paris, juste avant le défilé Chanel (très beau et coloré néon, soit dit en passant). L'excès appartient au rituel de la Fashion Week. On peut raisonnablement se demander pourquoi tant d'anonymes rêvent de circuler en boucle sur les réseaux sociaux, quitte à prendre le risque, en cas de succès, de se retrouver ligotés dans une salle de bains et dépossédés de 9 millions d’euros en bijoux, comme l'autre jour Kim Kardashian. Mais le mot «raison» n’a pas cours dans le vocabulaire de la mode. D'un strict point de vue efficacité, la tenue outrée reste le meilleur moyen de se retrouver en photo. A droite: une liane blonde en robe à terre lamée, bien qu'il soit 10 heures du matin. A gauche: un dandy en costume pistache sous cape de fourrure, bien qu'il fasse déjà 20 degrés au soleil. Clic-clac.
Entre deux défilés, j’ai fait un tour au Bon Marché (le mal nommé), ce temple de la tendance où affluent les assoiffés de mode du monde entier. J'y ai passé deux heures. J'ai tout remué, tout inspecté, tout essayé. Et rien acheté. En vrac, cette saison, j'ai vu: des kimonos brodés, des robes longues en dentelle, des jupes imprimées de photographies de cygnes, des vestes tigrées et dorées à la fois, des escarpins cousus d'une poupée de chiffon sur le pied droit, d'un chien en peluche sur le pied gauche, des pantalons zébrés rose fluo… Les vêtements hurlent et chahutent, se battent pour l’attention: regardez-moi, regardez-moi! On croirait une bande de mômes surexcités, un après-midi d’anniversaire: un peu de silence dans la penderie!

Mon hypothèse, c’est que l’escalade m’as-tu-vu d’avant défilé est en train de contaminer le grand public. Est-ce pour mettre de l'ambiance dans nos albums de photos qu'il faudrait soudain la jouer mascarade? Tous bariolés en ligne? Comprenons-nous bien: je ne suis pas une fille particulièrement discrète et j’adore la mode et sa manière inventive de chaque saison revisiter son plumage. Je suis intimement persuadée que le vêtement du matin contribue à rendre joyeux le petit théâtre du quotidien… Mais je dis «petit théâtre» - pas «grand carnaval». Où s’est égarée la nuance?

J’ai renfilé mon éternel jean en cuir et mon blazer noir. Dans la vitrine d'un brocanteur, vers St Germain, j'ai vu des broches anciennes en forme de sapin de Noël. Je crois que je vais m'en offrir une. Juste pour agrafer sur moi une pointe d'extravagance dans l’air du temps. Quant à briller sur Instagram, il va falloir zoomer serré sur mon revers de veston…

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