01/10/2016 09:16 | Lien permanent | Commentaires (0)

La mort d’une mite

C’est une recette parfumée aux vacances: noix de cajou rapidement grillées à sec, minuscules cubes de citron vert (écorce comprise), quelques lanières de piment rouge et de la ciboulette. J’ai ramené cette idée à picorer d’une île thaïlandaise et je sors avec gourmandise mon atout exotique quand il s’agit de déboucher une bouteille à l’improviste. Pour cela, il faut – c’est évident – avoir toujours une petite réserve de noix de cajou nature dans son garde-manger. Au cas où… Or - hélas, malheur et damnation - je ne suis pas la seule à aimer les oléagineux. L’autre jour, tous cheveux dressés sur la tête et la bouche tordue en un hurlement silencieux, je tenais du bout des doigts un sachet de cellophane non ouvert, où l’on voyait clairement le festin en cours, dans un pullulement parfaitement répugnant d’asticots, de mites et de lambeaux de cocon. La date de péremption n’était même pas passée, mais je n’ai pas eu l’estomac de ramener l’abominable nid au magasin: rien que l’idée de le transporter, fût-ce sous trente couches de plastique, me propulse dans un état d’anxiété au-delà de toute raison. Depuis lors, j’astique hystériquement les étagères à l’eau de Javel, je jette tout ce qui me tombe sous la main, je demande des papiers d’identité à chaque bestiole ailée et en arrive presque (presque!) à souhaiter une zappette pour éteindre l’été qui s’attarde, afin que le froid extermine toute cette vermine.

Ma fille qui aime les animaux m’exhorte à ne pas réagir de manière émotionnelle: «Dis-toi que c’est juste un papillon…» Je suis totalement incapable de ce sage détachement. Hier, je me sentais mère attentive et journaliste efficace, jonglant avec les horaires et les contraintes et finissant miraculeusement par gérer le tout. Aujourd’hui, un nid de mites plus tard, je pourrais me rouler sur le canapé en une boule larmoyante, dévastée par mon univers en ruine. Que reste-t-il de la noble fonction nourricière avec des larves dans le placard? Quelle emprise a-t-on encore sur sa vie quand ça grouille dans le riz? Vous pouvez aisément visualiser mon désarroi en vous souvenant des personnages des bandes dessinées de Claire Bretécher, ceux qui pleurent à l’horizontale avec vue panoramique sur la glotte au fond de leur gorge béante. C’est tout moi…

Courage et pièges à phéromones! On ne va pas se laisser abattre par trois teignes qui ne volent même pas droit et se cognent aux murs. Je suis une guerrière (se le répéter trois fois!), je vais conditionner ma vie et mes biens en bocaux, pulvériser la planète, l’ennemi ne passera pas… C’est à ce stade de bonnes résolutions et de reprise d’énergie que je lis que le sud de la France, de Nice à Toulon, a vécu cet été une invasion sans précédent de mites alimentaires, que l’on comptait par milliers sur les façades des immeubles. On en trouvait même cuites dans le pain… La lutte entre l’humain et l’insecte est inégale: c’est généralement le plus petit qui gagne. J’envisage sérieusement de prendre un mois de congé pour désinfecter chaque poil de tapis, chaque vis de l’armoire, chaque orifice de prise électrique. A quoi tient la dignité d’un ménage…

Les commentaires sont fermés.