29/08/2016

Dernière rebelle

L’autre jour, sur la terrasse d’un hôtel, j’ai pris le petit-déjeuner en tête-à-tête avec la Vierge. Et je n’étais même pas en vacances à Lourdes… C’est que, à la table voisine, une motarde légèrement vêtue arborait un portrait de Marie tatoué sur l’entier de son dos. Quand la dame sucrait son café, l’œil gauche de Marie tressautait sur son omoplate; quand elle fouillait dans le sac à ses pieds, la joue de Marie s’étirait sur le côté, comme déformée par une subite rage de dents. Le spectacle était assez distrayant: ce n’est pas dans l’iconographie des églises que l’on voit la mère de Jésus se livrer à de telles grimaces. Et encore! Je n’ai pas rencontré ma motarde sur un dance floor…

A la faveur de l’été, le corps humain contemporain se regarde comme un livre d’images. Sur la plage, une mère de famille potelée exhibe un papillon mignon sur la fesse. En débardeur au restaurant, le banquier montre ses biceps marqués de motifs maoris… C’est quoi son clan mafieux à lui, exactement? Quant au joggeur, il court en transportant ses démons divers sur son dos. J’ai passé ces dernières semaines dénudées à me faire un petit inventaire mental de toutes les libellules à la cheville, branches de fleurs de cerisier, chakra sur le sternum, chaînettes au poignet et autres phrases inspirées à ne jamais oublier («Imagine» sur la nuque est un classique, mais j’ai aussi vu «le courage ne connaît pas la peur» sur l’entier d’un avant-bras : le jeune-homme ne craignait pas non plus le ridicule). Un de mes favoris reste le motif du phœnix sur l’épaule, celui qui ne laisse apparaître que ses pattes de poulet sous la courte manche d’un T-shirt. Tu parles d’une sous-culture!

Face à la déferlante des corps encrés, des gribouillage épidermiques, des motifs à télécharger sur l’internet, je suis arrivée à une conclusion assez sobre: telle que vous ne me voyez pas derrière ces lignes, je suis la dernière rebelle. J’appartiens au clan très exclusif des anatomies en friche, celles qui ne sont ni tatouées, ni piercées, ni même trouées du lobe. Pour être tout à fait honnête, mon abstention dans le domaine de l’intervention corporelle s’explique surtout par la flemme et le refus de la douleur. Mais maintenant que le tatouage s’est à ce point embourgeoisé et embourbé, je crois que je vais en faire une revendication: la peau intacte comme acte subversif. N’est-ce pas de l’insoumission que d’accepter l’unicité fragile de son corps, sans chercher à en barioler la nudité de couleurs criardes? N’est-ce pas un acte de foi en l’avenir que de ne pas s’encombrer des stigmates du passé et se voir comme une page blanche curieuse des aventures à venir?