31/05/2016

Un lièvre dans un sac

Dans ma langue maternelle, on appelle cela «un lièvre dans un sac». L’expression fait référence à un acheteur candide, qui ne vérifie pas si son acquisition correspond bel et bien aux boniments du vendeur. A chaque fois que je vois/entends/lis vanter les charmes du Monténégro, nouvelle destination bobo chic, je pense à ce marché de dupes. C’est dire si j’en ai l’occasion, ces temps! Des pages entières dans le magazine de bord d’une célèbre compagnie aérienne à petit prix, des reportages à gogo et toujours ce même discours sur les nouvelles frontières des vacances. Disons-le tout net: c’est du pipeau! Je le sais, je me suis fait avoir en primeur, l’été dernier, après lecture d’un numéro presque spécial du magazine L’Officiel Voyage, à la gloire des vieilles pierres de là-bas, chargées d’histoire. J’y ai couru, j’y ai volé… et j’en suis repartie après quelques jours ventre à terre: heureusement que je n’avais pas fait de réservation fixe.

Alors, fille bienveillante prête à partager ses tuyaux pour vous préserver des déconvenues, voici mes notes de voyage. Tout d’abord, comme tout le monde, j’avais vu les photos sublimes de la presqu’île de Svet Stefan, celle qui est entièrement occupée par un hôtel de luxe sis dans d’anciennes maisons villageoises. La chambre y coûte un bras, mais j’étais très motivée… Sauf qu’en été, il faut réserver trois nuits au minimum, et franchement, trois bras je n’avais pas. Heureusement, au final! Sur place, on découvre que le paradis luxueux est entouré d’une marée d’estivants avec bateaux gonflables et chaises longues pliables, techno à coin et supérette bondée. Les riches doivent traverser des cohortes de pauvres pour accéder à leur refuge calfeutré… Bonjour l’ambiance terre-de-contrastes. C’est comme ça sur toute la côte: les baies sont envahies de jeunes sans le sou de toute l’Europe de l’Est, en concentrations tellement serrées qu’on peine à dire si la plage est de sable ou de galets. Et hop, action sur les shots de vodka à 1 euro… Au milieu des campings surpeuplés poussent d’invraisemblables palais de marbre avec fontaines à champagne qui, eux, attirent toute la foule bling, qui arrive par la mer, en yacht géant. C’est bête, mais la plupart des gens que je connais cherchent exactement ce qu’il y a entre ces deux extrêmes, quand ils voyagent: de petits hôtels charmants, où l’on mange des choses simples et fraîches. Après enquête approfondie sur place (c’est un petit pays), il y a exactement cinq établissements comme je les aime, où il fait bon se poser – et j’en tairai les noms, car il se peut que j‘y retourne hors saison.

Du côté des points positifs, il faut visiter les merveilleux monastères de l’intérieur du pays et aller marcher dans les profondeurs vertes des parcs naturels. Mais de grâce oubliez le bord de mer! Pourtant, comme c’est étrange, ce sont toujours les flots bleus que l’on voit clapoter en photo, avec un voilier mignon qui se balance dans un port ancien. «Patrimoine préservé» dit la légende, sans même rougir du mensonge. Non, il n’y a qu’une raison valable pour aller hanter les plages de là-bas: se documenter en première ligne, en live et en maillot de bain, sur l’Europe des inégalités sociales.

23/05/2016

Cent mille noisettes

C’est une belle maison aux couleurs de lumière: des murs tendus de saris flamboyants roses et rouges, des harmonies de verts ponctués de mauve pâle, une cuisine de bois avec des accessoires bleu et ocre. Bienvenue dans la Résidence d’Alexander Girard à Santa Fe, au Nouveau-Mexique, telle que le designer et son épouse l’ont aménagée dès 1953 et telle que la documente l’actuelle exposition à la fondation Vitra, près de Bâle (jusqu’à fin janvier – filez-y, l’ambiance met de douce humeur). Vous le visualisez, le style Girard? C’est l’artiste et décorateur d’intérieur américain (avec des racines florentines) qui a, dès la fin des années 1930, conçu des imprimés un peu naïfs qui respirent le bonheur. Lui encore qui a imaginé ces collections de poupées peintes en bois, un peu comme des quilles, que l’on a envie de poser sur une étagère, même si elles ne servent à rien d’autre qu’à coller le sourire. Lui toujours qui, sur les photos d’époque, dégage une aura de gentillesse à lui confier une portée de chatons.

Bref, l’expo explore son univers et zoome soudain sur les détails de sa maison, si souvent photographiée. Nom d’une brosse à reluire, quel fatras il a ramassé là! A y regarder de plus près, le somptueux nuancier de son intérieur est constitué d’un invraisemblable bric-à-brac de statuettes, de bougies, de tasses, de bijoux, de petits trains et de crèches de Noël en pâte à sel, en veux-tu en voilà. Plus 100 000 pièces artisanales du monde entier, accumulées contre les murs, sur les tables et partout. Une collectionnite tellement aiguë qu’elle fait penser à un écureuil névrosé, qui aurait calfeutré son nid avec tout ce qui lui tombe sous la patte, affolé à l’idée que l’hiver puisse ne jamais finir. Sur une interview en vidéo, feu Alexander Girard explique, les yeux pleins d’étoiles, que tous ces objets hétéroclites sont comme les notes d’une symphonie, et qu’il est hautement satisfaisant d’avoir ainsi créé une sorte de musique pour les yeux. Et comment choisir les plus beaux? L’homme répond dans un sourire rêveur qu’en cas de doute, il faut les acheter tous…

A ce stade, moi, je commence à sentir la chair de poule hérisser les poils de mes avant-bras. D’un seul coup, mes yeux passent à travers les motifs joyeux apaisants pour l’âme, pour voir les amas de poussière derrière toute cette brocante. Je visualise comme si j’y étais les peluches planquées dans les recoins, les voiles graisseux sur les bibelots exposés dans la cuisine, les miettes infiltrées dans les rainures. Berk! Rien qu’à marcher d’une vitrine à l’autre, je me mets à étouffer sous le trop-plein et à rêver de rentrer à la maison, m’armer d’un aspirateur et de sacs à poubelle pour éclaircir l’air autour de moi.

Je crains qu’il faille me rendre à l’évidence: si le génie décoratif s’attrape par pollinisation d’inspirations diverses, s’il faut des amas des trucs pour qu’en jaillisse l’idée lumineuse, je ne serai jamais un parangon de l’aménagement d’intérieur. Ma maison ne sera pas dans Elle Déco, il n’y aura pas d’exposition posthume sur mon goût sublime. Tant pis. Au moins, ce sera propre…

 

14/05/2016

Tortue reconnectée

Huit heures pour descendre à Vaison-la-Romaine… Vive la circulation sur l’autoroute du soleil, à l’heure du départ pour un week-end prolongé! Hermétiquement enfermé (hé, la clim’!) dans sa boîte de conserve à quatre roues, l’homo turisticus scrute le pare-chocs immobile devant lui et se sent comme dans un sketch sur les folies contemporaines, avec Bison Futé dans le rôle principal. Mais qu’avons-nous à avoir tant besoin du parfum des cytises et des pierres blanches de Provence pour exorciser les hivers trop longs?

Or la perspective du sud ne suffit guère à faire patienter la voiturée. Les passagers - facile! - se ruinent en roaming et lisent n’importe quelle sottise sur Facebook pour passer le temps, allant jusqu’à visionner les vidéos de perruches qui donnent la becquée à des chiots (je suis confuse, mais je parle d’expérience). Pour le conducteur, la situation est d’autant plus agaçante qu’il entend chacun glousser dans son coin sans pouvoir participer et que le plus palpitant des flashes d’actualité finit par lasser quand on l’entend pour la huitième fois. Dire qu’il fut un temps où la famille chantait en chœur sur la route des vacances… Bref, ce qui me frappe dans ce cliché de l’ennui contemporain, c’est que les responsables de la prévention des accidents sur les routes de France ont parfaitement intégré cette nouvelle donne: ils savent l’ampleur de la frustration qui étreint la seule personne dans la voiture à ne pas avoir accès à son doudou électronique. En effet, sur les panneaux lumineux à message variable (PMV pour les intimes), on voit de plus en plus souvent apparaître l’énoncé suivant : «Faites un arrêt: consultez vos textos.»

Parmi les avis de ralentissement et les appels à la prudence, ce conseil tentateur peut sembler saugrenu. Il ne l’est pas. Et il révèle deux choses: 1° que le conducteur a davantage de chances de s’octroyer une pause si on lui fait miroiter la perspective d’un reconnection avec son monde, plutôt que de le bassiner avec des principes de sécurité qu’il est censé connaître; 2° que, dans l’immobilisation d’un bouchon, il y a toujours une démangeaison pour relever sa messagerie d’une main – ce qui est franchement très bête. Psychologiquement, il est donc assez malin d’à la fois valider la pulsion communicatrice de l’automobiliste et de postuler qu’il n’aurait jamais au grand jamais eu l’idée de l’assouvir au volant, n’est-ce pas?

En roulant vers l’été à la vitesse d’une tortue ensommeillée, nous nous sommes sagement et régulièrement relayés au volant, afin que chacun puisse écrire ses mails, vérifier la météo et poster des «like» à tour de rôle. Pffff, par quoi passent les envies d’ailleurs des temps modernes…

 

07/05/2016

Zoom sur l’entrejambe

On pourrait appeler cela la collision de deux tendances de fond. A ma droite, la pratique, toujours en augmentation, de la course à pied (il n’y a qu’à longer un lac, en Suisse, pour observer à l’œil nu les 23,3% de la population qui s’adonnent au jogging – à croire qu’ils trottent tous au même endroit). A ma gauche, le sempiternel retour de l’esthétique année 1970, pantalons pattes d’éph’, semis de fleurettes et franges à gogo. Le rapport entre les deux? Mais les cuissettes, pardi! C’est embarrassant, mais les revoilà…

Ceux qui ont vécu, en temps réel, des cours de gymnastique vêtus de ces improbables courtes choses s’en souviendront le rose aux joues. Pour les nouveaux arrivés sur la planète, l’affaire demande un brin d’imagination et de fouille dans les archives. On s’y met: le mot «cuissettes» (vocable suisse) désigne donc des shorts de sport un peu amples, coupés haut sur la jambe, légèrement échancrés en arrondi sur la hanche. L’effet visuel évoque une sorte de triangle qui fait flap-flap à chaque pas. On peut en voir sur les photos orangées des albums familiaux ou encore dans le film Free to Run de Pierre Morath, qui raconte brillamment l’épopée du running (courez-y… si je puis me permettre). Bref: l’accoutrement était si disgracieux et si peu pratique (ça s’entortille où il ne faut pas, ça frotte sur l’intérieur des cuisses) qu’il a été avantageusement remplacé, ces dernières années, par des variantes plus ou moins longues de leggings moulants. Or, comme rien n’est assez laid pour échapper à un revival, j’ai le discutable honneur de vous annoncer le retour de la culotte de course flottante.

Je viens d’en croiser quelques exemplaires dans un rayon sport. Et j’en suis restée sans voix. Au premier coup d’œil, la chose est fidèle à l’original, comme une jupette unisexe qui palpite en cadence. A l’examen plus appuyé: c’est bien pire! Les cuissettes nouvelles ne sont cuissettes qu’en surface, pour le bluff, car elles s’avèrent jumelées à un short cycliste. A l’époque, la laideur se justifiait au moins par le plaisir de sentir ses muscles bouger au grand air, dans l’euphorie d’un nouveau rapport au corps issu de la révolution sexuelle. On aurait aimé courir nu, grisé par la brise sur la peau, mais bon, les cuissettes étaient un pis-aller. Le nouvel avatar, lui, est un d’un esprit radicalement inverse. Au-dessous: un bon cycliste bien gainant, pour maintenir en place tous les volumes en bosses ou en fente de la partie inférieure du tronc; au-dessus: un morceau de tissu léger pour flouter pudiquement tous ces détails anatomiques soudain peu convenables. J’ai peur: et si les nouvelles cuissettes étaient le voile islamique de l‘entrejambe?

02/05/2016

L’instinct nourricier

Panne en rase campagne… Ce jour-là, l’InterCity a planté sur les freins au milieu des pâturages fribourgeois et il n’est plus reparti. Ça arrive rarement, mais ça arrive. Les pendulaires de fin de journée, à forte majorité de messieurs cravatés et de dames en talons, n’ont d’abord pas pipé mot. On sentait que, tant qu’une connexion Internet efficace les reliait au reste de la planète, les minutes supplémentaires engrangées allaient permettre de rattraper le retard dans la gestion de la messagerie électronique – presque une aubaine, cette plage de travail en bonus! Tout le monde cliquetait donc à tout va, sans un regard pour les vaches décorativement plantées dans le paysage, tout étonnées de ce train qui avait cessé de passer.
Sauf que la panne a duré. Longtemps. Et passée la demi-heure, un humain coincé dans un wagon immobile commence à s’agiter, même s’il dispose d’un ordinateur et d’une prise électrique de première classe pour le maintenir chargé. C’est alors qu’émerge le fond de l’âme, que l’important se met à primer sur l’urgent. Et qu’est-ce qui est décisif dans ces instants-là? Qu’est-ce qui justifie les appels d’urgence et teinte d’angoisse le fond des prunelles? La bouffe, pardi! Nous sommes tous encore repus de midi, même pas égarés sans provisions au milieu d’un désert et nous savons que les CFF ne vont pas nous laisser dépérir… Pourtant l’appel vital du ventre reste le premier réflexe de l’homme prisonnier. Là, un père au téléphone donne le mode d’emploi des pâtes («Sors la grande casserole, remplis-la aux trois quarts d’eau…»). Ailleurs, une mère dicte la liste des victuailles à aller acheter vite fait, puisqu’elle-même n’aura plus le temps de passer au supermarché. A côté, une brune bien mise négocie l’heure de rendez-vous au restaurant. Plus loin, un rejeton au bout du fil s’inquiète de ce qu’il y aura dans son assiette et à quelle heure: il a déjà faim et sa nourricière attitrée ne sait même pas quand son mode de locomotion va redémarrer. D’un seul coup, tout le train parle cuisine et recettes, en s’échangeant des regards entendus et des haussements d’épaules navrés de ces chamboulements autour de la table. Les maillons de la grande chaîne alimentaire que nous sommes tous se sentent soudain inutiles: ils ne contribueront en rien à l’alimentation collective du soir, ni en préparation, ni en consommation - quel est donc le sens de la vie?
Une seule voyageuse a connu dans l'affaire son moment de gloire: la dame du minibar ambulant. Accrochée à son chariot, sourire consolateur d’une oreille à l’autre, elle a su ramener tout son monde aux fondamentaux: "une petite bière, tant qu'à faire?" Mon vis-à-vis à de compartiment m'a offert une canette et nous avons entrechoqué le métal à la santé de cette humanité qui ne se retrouve semblable que dans ¨la malchance… et la nourriture en partage. Bon appétit, amis lecteurs !

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