25/04/2016 15:18 | Lien permanent | Commentaires (0)

Ma botte secrète

Il faisait 23 degrés, l'autre jour à Milan. La veille il avait plu à verse et le lendemain s’annonçait frileux. Vers la mi-journée pourtant, les buveurs de cappuccini ont pris leurs aises en terrasse, profitant de l’éphémère fenêtre sur l’été. A en frémir d’impatience…
J'entretiens un drôle de rapport avec ces quelques jours où le monde bascule d'une saison à l’autre. J’ai évidemment envie que le mouvement s’accélère, que les jours glissent vers le mieux, le doux, le frivole. Mais je n’ose guère faire trop vite le pas, de crainte qu’une soudaine rechute des températures ne m’oblige à retourner en hiver – un tel aller-retour serait trop douloureux pour le moral. C’est souvent à fleur de trottoir que l’on devine comment les femmes abordent la vie: c’est là que l’on repère les rêveuses, orteils au vent, tandis que les prudentes embottinées hésitent encore et que les déterminées en sneakers s’affichent toujours prêtes, quel que soit le terrain ou la météo. Autour de moi, en cet hésitant printemps italien, tous les types de chaussures arpentaient le pavé. Bien des Milanaises, lasses du gris, avaient décidé d’honorer le Dieu Soleil, en sandales ouvertes sur des ongles vermillon. J’en ai même vu en tongs, sautillant gaiement dans une ambiance après-moi-le-déluge. Un peu penaude de ma retenue, je baissais le nez sur mes jambes encore bottées jusqu'aux genoux, cuirassées de ces collants noirs qui protègent du froid, des rues sales et des états d’âme. Un instant, j’ai envié à toutes ces femmes aux pieds légers leur foi inébranlable en l’avenir.
Moi, je n’ôte pas un fil, pas encore… Par pure superstition, parce que c’est avril. Et si le soleil ne revenait pas? Si on allait l’effrayer en le tenant trop vite pour acquis? Je sens, dans la pointe de mes bottes de sept lieues, dix orteils frétiller en devinant la brise printanière qui effleure le cuir. On dirait de petits chevaux dans la stalle de départ d’une course, prêts à s’élancer vers le beau. Ils savent que le moment s’approche où la prison va s’ouvrir et que dehors, il y aura l’herbe qui gratte un peu, les parfums de glycine, la rosée délicieuse des petits matins. L’été est une saison à éprouver du bout des pieds… Alors, pour la goûter dans toute la somptueuse sensualité du contraste, je recule l’instant. J’attends jusqu’à la dernière minute, de pouvoir passer directement des bottillons aux sandales, sans ce détour tiédasse par des ballerines et autres mocassins, ces insipides attributs dits «mi-saison» - plaisir en demi-teintes. Vivement la semaine prochaine, que ce soit enfin mai…

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