28/03/2016

Laissez venir les petits cabris

Il se peut que je me trompe, mais il me semble bien qu’à l’heure où ces lignes croisent votre regard, vous n’en pouvez plus des œufs en chocolat. Il reste pourtant encore un jour et demi d’agapes pascales… Quant à moi, j’ai l’impression de boursoufler de partout, avec de petites protubérances ovoïdes, comme autant de reproches pour toutes ces bouchées que je m’étais pourtant juré de ne pas gober. Le chocolat est une gourmandise hautement délectable… mais seulement en dehors des périodes festives. La même pâte brune et trop douce, moulée un jour en Père Noël, en cœur de la Saint-Valentin le lendemain, et maintenant en œuf fourré… Beurk, surdose. Merci de ne pas m’offrir de pralinés pour la Fête des mères qui approche (avis à ma progéniture: j’aime beaucoup les fleurs…).

Pourtant, s’il est une fête où il est encore plus absurde que jamais de s’engourdir les papilles au cacao, c’est bien Pâques. De tous les rituels alimentaires de l’année, la célébration du renouveau printanier offre les mets les plus délicats. Et surtout – l’avez-vous remarqué? – une abondance de saveurs uniques, qui s’épanouissent à table à ce moment précis et à aucun autre. Je parle là du goût si frais de l’ail des ours, par exemple, dont les feuilles lancéolées relèvent poissons comme légumes d’un léger piquant. Et les boutons des fleurs alors! Je les force à s’ouvrir dans un rien de beurre, pour en parsemer le velouté vert. La morille fraîche, elle aussi, choisit pile cette saison pour faire émerger son chapeau alvéolé. Qu’elles sont précieuses, les pâtes ainsi apprêtées, où l’on croit encore sentir le crissement du sable sous la dent. Malheureux, vous n’alliez tout de même pas ramollir le champignon en prétendant le laver? Et je n’aimerais pas oublier la dent-de-lion en salade, avec sa (ô si légère) amertume. Ni la chair blanche et doucereuse de l’agneau de lait. Ou encore la note à peine sauvage du chevreau tout juste sevré. Le merveilleux de tous ces mets? Ils ne se programment pas vraiment: rien qui se cultive sous serre, rien qui se prête à l’élevage intensif. Des goûts qui repartent de nos assiettes pour toute une année, à peine a-t-on reposé sa fourchette.

J’ai beau savoir que Pâques est la fête la plus solennelle de la chrétienté, je peine à me défaire de l’idée que le jeûne du carême, pour les catholiques, représente aussi (surtout?) une manière de faire de la place pour ces ripailles de saison. Mon approche personnelle de la célébration est résolument païenne: c’est le moment d’absorber le paysage, la nature qui renaît. Le moment de se repaître de cette fraîcheur comme si on s’en appropriait la vitalité en l’avalant. Vite! A nos fourneaux, avant que cet instant magique ne file! Et vraiment: oublions un moment tout ce chocolat…

 

19/03/2016

Baisers duveteux

Au-dessus des sièges du train émergeaient deux têtes blanches, ébouriffées comme des nids de Pâques - on aurait presque eu envie d'y chercher des œufs en chocolat. Ces deux têtes se penchaient l'une vers l'autre, se secouaient en riant, et qui s'approchait pouvait voir des visages affables et des regards espiègles. On aurait dit deux gosses qui venaient de faire une sottise ensemble. Alors, quand le couple de petits vieux s'est tendrement blotti ensemble, j'ai dû me retenir d’aller les rejoindre le temps d’un câlin collectif, juste pour les remercier de montrer que la vie peut - oui, zut, il n’y a pas de raison - être joyeuse longtemps.
Je sortais en effet du vernissage, à Zurich, d'un livre sur les femmes qui vieillissent en beauté, écrit par ma collègue et amie Silvia Aeschbach («Bienvenue au club, l’art de vieillir expliqué aux débutantes» - en allemand seulement). Elle décrit avec humeur les phases de dégringolade inévitables dès 40 ans et propose des moyens de résister. À la soirée, il n'y avait que des femmes; et elles «échangeaient», comme disent les psys et le personnel médical. Echange qui m'a permis d'apprendre que «ménopause» se dit «Wechseljahre». Il y a du vocabulaire qu'on préfère ne pas connaître. Une participante racontait que l’âge lui était un jour tombé dessus à la Migros, quand elle a réalisé ne plus avoir le bras assez long pour lire le ticket de caisse. Pour une autre, c'était une montée de chaleur en pleine réunion professionnelle. Une troisième disait qu’il fallait faire attention aux vêtements: une robe sans manche, ça ne rajeunit personne…
A ce stade, je suis retournée au buffet, me servir un verre de mousseux et un brownie maison. Pffff, c'est grave docteur, si on a omis de lister tous les neurones disparus et muscles atrophiés depuis l'âge de pointe de 20 ans?

On va me dire que je suis dans le déni, que la parole est libératoire et que la communauté des femmes offre un cocon chaleureux. C’est possible, mais je n'y crois pas. Je sais bien que, globalement, on ne va pas vers le mieux. Cependant préfère avancer un peu à l’aveuglette, avec l’idée que chaque jour présente un nouveau départ et un éventail de possibles. Trop mal aux articulations pour persévérer au tennis? Mettez-vous au yoga! Mais de grâce, pas de listes de bobos, d'organes en panne et de cartographie détaillée de nouvelles rides. Courage, futures vieilles, mes sœurs! On respire et on pense à la dame duveteuse du train qui bécotait son doux hibou favori. On garde sa bonne humeur pour que, quand on en sera là, on soit au moins mignonnes tout plein.

15/03/2016

Le piège de l’escargot

Ouf, ce soir, ç’en est fini du Salon de l’auto… Ne vous méprenez pas: je n’ai rien contre ce bouquet annuel de carrosseries rutilantes. La journaliste que je suis apprécie d’avoir, à portée de bloc-notes, le gratin de la vrombissante création mondiale. La consommatrice que je suis aussi se réjouit de faire du lèche-pare-brise en se demandant s’il n’est pas temps de troquer la monospace familiale contre un cabriolet décapotable, maintenant qu’il n’y a plus de trottinettes d’enfants à entasser dans le coffre. Bref, tout va bien: salons de l’auto, de l’horlogerie, du meuble à Milan, des antiquaires à Lausanne – même combat, vivent les belles choses sur lesquelles s’extasier.

Mais avec le Salon de l’auto, il y tout de même un menu problème de logistique: nous ne sommes pas loin du moment où l’accès au dit salon va faire effet de contre-publicité virulente au monde merveilleux de la voiture. Je vois bien à quel point il est malaisé, philosophiquement, de demander aux multiples adorateurs de la déesse à quatre roues de se déplacer en train pour aller pratiquer leur culte, mais là, durant dix jours, l’autoroute Lausanne-Genève ressemble à un cortège d’escargots vieillissants. L’exact inverse de ce qui fait rêver les rouleurs en mécaniques.

Samedi dernier, j’ai vécu le piège à gastéropodes en direct. J’ai pris le volant sous la neige crachotante et sur la chaussée glissante, pour aller chercher mon homme à l’aéroport. La naïve! Durant de longues douzaines de minutes en escargot-j’avance, escargot-je-fais-du-surplace, j’ai eu tout loisir d’observer les voitures en panne ou sorties de la route, au son lointain des sirènes de police. Pas génial, comme promo… Enfin arrivée (avec un retard à peu près acceptable) en vue de Cointrin, je me suis trouvée doublement coincée: la sortie de l’aéroport était condamnée et les taxis genevois bloquaient la route en protestation contre Uber. Et hop, 90 minutes de plus au compteur, pour refaire le tour du quartier via le CERN et la France voisine. Sérénité et amour du prochain: heureusement que la radio diffusait de la bonne musique. Le Salon de l’auto, lui, imperturbable dans son immeuble surplombant cette gabegie, n’en exposait pas moins brillamment ses beautés. N’empêche: il est des moments où le plus convaincu des automobilistes peine à se rappeler pourquoi il n’est pas en train de lire son journal, une tasse de café à la main, dans un wagon ponctuel.

Ce samedi matin-là, je me suis sentie comme une rescapée de deux visions désespérément révolues. D’une part, ce mirage qui nous incitait à croire que chacun allait plus vite dans sa petite auto. D’autre part, cette idée romantique où le vol en avion représentait un événement d’exception, que la famille aimante saluait en allant cueillir l’aventurier jet-lagué à l’arrivée. Le mien, de héros du jour, aurait tout eu à gagner à rallier sa douche, puis son lit, par ses propres moyens. «Parfois, le monde va trop vite pour moi» – me disais-je, tous freins plantés, parfaitement immobile au sein du bouchon.

12/03/2016

Le piège de l’escargot

Ouf, ce soir, ç’en est fini du Salon de l’auto… Ne vous méprenez pas: je n’ai rien contre ce bouquet annuel de carrosseries rutilantes. La journaliste que je suis apprécie d’avoir, à portée de bloc-notes, le gratin de la vrombissante création mondiale. La consommatrice que je suis aussi se réjouit de faire du lèche-pare-brise en se demandant s’il n’est pas temps de troquer la monospace familiale contre un cabriolet décapotable, maintenant qu’il n’y a plus de trottinettes d’enfants à entasser dans le coffre. Bref, tout va bien: salons de l’auto, de l’horlogerie, du meuble à Milan, des antiquaires à Lausanne – même combat, vivent les belles choses sur lesquelles s’extasier.

Mais avec le Salon de l’auto, il y tout de même un menu problème de logistique: nous ne sommes pas loin du moment où l’accès au dit salon va faire effet de contre-publicité virulente au monde merveilleux de la voiture. Je vois bien à quel point il est malaisé, philosophiquement, de demander aux multiples adorateurs de la déesse à quatre roues de se déplacer en train pour aller pratiquer leur culte, mais là, durant dix jours, l’autoroute Lausanne-Genève ressemble à un cortège d’escargots vieillissants. L’exact inverse de ce qui fait rêver les rouleurs en mécaniques.

Samedi dernier, j’ai vécu le piège à gastéropodes en direct. J’ai pris le volant sous la neige crachotante et sur la chaussée glissante, pour aller chercher mon homme à l’aéroport. La naïve! Durant de longues douzaines de minutes en escargot-j’avance, escargot-je-fais-du-surplace, j’ai eu tout loisir d’observer les voitures en panne ou sorties de la route, au son lointain des sirènes de police. Pas génial, comme promo… Enfin arrivée (avec un retard à peu près acceptable) en vue de Cointrin, je me suis trouvée doublement coincée: la sortie de l’aéroport était condamnée et les taxis genevois bloquaient la route en protestation contre Uber. Et hop, 90 minutes de plus au compteur, pour refaire le tour du quartier via le CERN et la France voisine. Sérénité et amour du prochain: heureusement que la radio diffusait de la bonne musique. Le Salon de l’auto, lui, imperturbable dans son immeuble surplombant cette gabegie, n’en exposait pas moins brillamment ses beautés. N’empêche: il est des moments où le plus convaincu des automobilistes peine à se rappeler pourquoi il n’est pas en train de lire son journal, une tasse de café à la main, dans un wagon ponctuel.

Ce samedi matin-là, je me suis sentie comme une rescapée de deux visions désespérément révolues. D’une part, ce mirage qui nous incitait à croire que chacun allait plus vite dans sa petite auto. D’autre part, cette idée romantique où le vol en avion représentait un événement d’exception, que la famille aimante saluait en allant cueillir l’aventurier jet-lagué à l’arrivée. Le mien, de héros du jour, aurait tout eu à gagner à rallier sa douche, puis son lit, par ses propres moyens. «Parfois, le monde va trop vite pour moi» – me disais-je, tous freins plantés, parfaitement immobile au sein du bouchon.

05/03/2016

Main gauche et palmée

C’est en voyant la mâchoire crispée de mon homme, que je me suis dit que le sauvetage de la planète n’était pas gagné… J’avais commandé un nouveau luminaire labellisé slow design, signé de l’un des maîtres du genre, David Trubrige, et notre futur lustre à suspension, (en bois de forêt gérée de manière parfaitement durable, s’il vous plaît) était donc arrivé conditionné en kit dans une boîte minuscule, afin de limiter la production de gaz carbonique durant le transport. Tout juste, je vous dis! Comme 70'000 spectateurs, j’ai vu le documentaire éco-joyeux Demain. Comme le jury des Césars, je suis sortie de la projection pleine d’optimisme, le sourire en banane (hélas point cultivée localement). L’avenir s’annonce bio et beau. C’est l’élan qui m’a donc menée à l’atelier bricolage qui consiste à transformer une flopée de fines lamelles en forme de pattes d’oies en une belle sphère ajourée, dans laquelle installer une ampoule led. Un puzzle en 3D, en somme… Nous nous y sommes mis à trois, dont deux râlaient: l’homme n’en menait pas large avec le mode d’emploi; le fils tirait la langue, front plissé, en insérant les rivets sensés tout tenir en place; et moi je priais pour que rien ne casse. Ouf, on y est arrivé en à peine moins d’une soirée. Au final (pourquoi ne suis-je pas surprise?) la suspension est montée à l’envers: la couleur rouge dehors plutôt que dedans, mais je n’ai pas eu le courage de tout démonter.

J’éprouve soudain comme un doute sur le bonheur dont cette démarche est censée nous inonder. Le problème, c’est que les bonnes intentions prennent un temps fou. Déjà qu’il a fallu renoncer à la salade toute prête en sachet au profit de belles têtes de laitues, à laver avec soin et amour, feuille par feuille. Soit. Ensuite il faut peler à la main les tonnes de légumes de chez le paysan d’à côté – très bien aussi, au moins c’est bon. Maintenant en plus la commune insiste pour que l’on trie, certes, mais elle supprime le ramassage des ordures. En fait, dans la logique verte, il faudrait tout faire soi-même. Bienvenue à la déchetterie le samedi après-midi, à la fabrication maison de pain complet le dimanche. Et le vendredi soir, alors? On tricote des chaussettes en laine de mouton de chez le voisin? Zut, j’ai oublié d’aller nourrir les poules…

Stop! La tyrannie du do-it-yourself ne passera pas par moi.

Soyons clairs: je ne sais pas jardiner et je déteste le bricolage. D’ailleurs, question habileté, j’ai deux mains gauches et palmées de surcroît. J’appelle donc de mes vœux – et viiiiiite, s’il vous plaît – l’avènement d’une économie de proximité du do-it-for-you. Je suis persuadée qu’il y a là une foule de nouveaux jobs, pour ceux qui aiment faire ce qui désespère leur voisin. Et comme ça, peut-être, je pourrais soigner mon empreinte carbone tout en trouvant (je sais, c’est un concept un peu dépassé…) les huit heures par jour qu’il me faut pour aller travailler.

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