28/03/2016 11:31 | Lien permanent | Commentaires (0)

Laissez venir les petits cabris

Il se peut que je me trompe, mais il me semble bien qu’à l’heure où ces lignes croisent votre regard, vous n’en pouvez plus des œufs en chocolat. Il reste pourtant encore un jour et demi d’agapes pascales… Quant à moi, j’ai l’impression de boursoufler de partout, avec de petites protubérances ovoïdes, comme autant de reproches pour toutes ces bouchées que je m’étais pourtant juré de ne pas gober. Le chocolat est une gourmandise hautement délectable… mais seulement en dehors des périodes festives. La même pâte brune et trop douce, moulée un jour en Père Noël, en cœur de la Saint-Valentin le lendemain, et maintenant en œuf fourré… Beurk, surdose. Merci de ne pas m’offrir de pralinés pour la Fête des mères qui approche (avis à ma progéniture: j’aime beaucoup les fleurs…).

Pourtant, s’il est une fête où il est encore plus absurde que jamais de s’engourdir les papilles au cacao, c’est bien Pâques. De tous les rituels alimentaires de l’année, la célébration du renouveau printanier offre les mets les plus délicats. Et surtout – l’avez-vous remarqué? – une abondance de saveurs uniques, qui s’épanouissent à table à ce moment précis et à aucun autre. Je parle là du goût si frais de l’ail des ours, par exemple, dont les feuilles lancéolées relèvent poissons comme légumes d’un léger piquant. Et les boutons des fleurs alors! Je les force à s’ouvrir dans un rien de beurre, pour en parsemer le velouté vert. La morille fraîche, elle aussi, choisit pile cette saison pour faire émerger son chapeau alvéolé. Qu’elles sont précieuses, les pâtes ainsi apprêtées, où l’on croit encore sentir le crissement du sable sous la dent. Malheureux, vous n’alliez tout de même pas ramollir le champignon en prétendant le laver? Et je n’aimerais pas oublier la dent-de-lion en salade, avec sa (ô si légère) amertume. Ni la chair blanche et doucereuse de l’agneau de lait. Ou encore la note à peine sauvage du chevreau tout juste sevré. Le merveilleux de tous ces mets? Ils ne se programment pas vraiment: rien qui se cultive sous serre, rien qui se prête à l’élevage intensif. Des goûts qui repartent de nos assiettes pour toute une année, à peine a-t-on reposé sa fourchette.

J’ai beau savoir que Pâques est la fête la plus solennelle de la chrétienté, je peine à me défaire de l’idée que le jeûne du carême, pour les catholiques, représente aussi (surtout?) une manière de faire de la place pour ces ripailles de saison. Mon approche personnelle de la célébration est résolument païenne: c’est le moment d’absorber le paysage, la nature qui renaît. Le moment de se repaître de cette fraîcheur comme si on s’en appropriait la vitalité en l’avalant. Vite! A nos fourneaux, avant que cet instant magique ne file! Et vraiment: oublions un moment tout ce chocolat…

 

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