29/02/2016

Jogging sur l’eau

C'est bientôt le printemps, la neige tardive fond déjà, le forsythia jaunit: debout là-dedans! Il est temps de renouer ses lacets et de partir au petit trot. Oui, ça faisait longtemps: voilà encore une histoire de running. Respirez avec le ventre et prenez votre mal en patience: la saison ne fait que commencer... Ainsi donc, comme tous les malades qui se soignent et s'abîment à la fois en courant, je me remets à l'entraînement avec ce vertige: comment en faire assez mais pas trop, comment s'améliorer (un brin), sans se blesser (beaucoup)? La réponse qui me tombe dessus par voie de presse est, cette année, assez troublante: il faut courir, oui, mais autrement. Autrement comment? Autrement avec légèreté. Ah ben tiens, merci la science...
Je vous raconte tout de même: des chercheurs aussi perplexes que moi, mais mieux équipés en termes d’étude clinique, se sont demandé quel était le profil de coureurs amateurs le plus exposé aux blessures. La communauté en baskets disserte beaucoup sur les manières de poser son pied et tient pour acquis que la foulée qui atterrit sur le talon est de loin la plus dangereuse. C'est ce que l'équipe de la Harvard Medical School  (jumelée à quelques autres) a voulu vérifier. Les chercheurs ont donc sélectionné une cohorte de 249 coureuses de loisir expérimentées (pourquoi des femmes? Je n'en sais rien! Arrêtez de tout compliquer) et les ont suivies sur deux ans. Résultats: sans surprise, plus d'une centaine d'entre elles ont dû consulter pour diverses lésions des muscles, ligaments et articulations. Une quarantaine d’autres ont soigné leurs bobos à la maison. Qu’ont donc fait les cent dernières pour se préserver? Il s'avère que toutes les théories pseudo-techniques sur l’angle d’impact sont du pipeau. La seule chose qui compte est la lourdeur du choc. Les femmes indemnes étaient pile poil celles qui couraient avec légèreté, indépendamment de leur âge, taille ou poids. Un groupe de libellules en particulier a suscité l'admiration des scientifiques: ces miraculées ne s'étaient simplement jamais blessées durant leur longue carrière au marathon (si, si, ça existe). En fait, dit l'étude, elles ne couraient pas, elles donnaient l'impression de voler...
J'adore les retombées pratiques de cette étude. Et pour apprendre à voler, monsieur...? Mon ostéo me le répète depuis toujours: "Essaie d'imaginer que tu ne touches pas le sol". Ma coach favorite ne dit pas autre chose: "Visualise un pétale de rose dans chacune de tes mains". L'étude de Harvard prône elle aussi l'auto suggestion: "Courez comme sur les coquilles d'œufs... " Je sens que l'hypnose va avoir un sacré rôle à jouer dans l'avenir du running: il faut combien de séances pour se réincarner en insecte courant sur l'eau? Ne me réveillez surtout pas!

22/02/2016

Mon steak en vitrine

Dans certaines chambres de l’hôtel Palafitte, celui qui se dresse sur pilotis au bord du lac de Neuchâtel, les clients ont le privilège de pouvoir admirer des amulettes du Néolithique, des vraies de vraies, prêtées par le musée archéologique, dans des vitrines encastrées dans les murs. On voit bien la démarche: l’art sort du Laténium tout proche pour être accessible hors du cercle fermé des experts, ce d’autant que la région (d’où l’idée des pilotis) est réputée pour la richesse de son héritage lacustre. La vitrine prend ici tout son sens: l’œuvre est offerte aux yeux, mais protégée des mains, glorifiée par son piédestal de verre.

Est-ce qu’une côte de bœuf est une œuvre d’art? Je suis de plus en plus encline à penser que oui. Mais c’est sans doute que je n’arrête plus d’en voir en vitrine… A la Coop que je fréquente, le rayon boucherie s’est récemment enrichi d’une armoire frigorifique transparente, où le chaland regarde la viande rassir lentement sur son os, dans son environnement sécurisé, où température et humidité s’équilibrent à la perfection. Comme un happening alimentaire, une métaphore de l’amour du bien manger et de la mort de toute chose… J’achète ma barquette sous vide pour le dîner, mais je me projette mentalement dans un avenir festif, où un jour d’inspiration gastronomique, je ferai ouvrir l’armoire précieuse et demanderai qu’on y prélève un morceau de choix. Je le saisirai ensuite sur feu rapide avec tout le respect dû à son rang… Ils en soupireront des oh et les ah, mes convives en extase!

En fait, m’apprend-on, le passage à l’acte n’est pas si simple… Dans le tout fraîchement rénové hôtel Savoy, cinq étoiles à Lausanne, il y a aussi une de ces vitrines qui élèvent la génisse de Simmental au rang de mise en scène artistique. Dans le couloir qui mène au restaurant, le gourmand s’arrête devant la composition suspendue à des crochets et s’ébahit de la fine couche de graisse qui fait comme une dentelle sur le muscle, le persillé délicat qui strie de clair le rouge sombre de la chair. Que c’est beau… On dirait du Lucian Freud! On peut goûter? Que nenni! Personne, hormis le boucher agréé, ne touche à l’œuvre avant la fin du processus de maturation. Ceux qui veulent attaquer un steak du même acabit se verront proposer le jumeau de l’exposé, entreposé lui dans un réfrigérateur standard. L’effet vitrine? Un monument érigé à l’art boucher…

Evidemment, les steak-houses américains pratiquent cette approche muséale de la bidoche depuis que les cow-boys manient le lasso. Chez nous, la fascination est plus récente. Et arrive pile à un moment où les nutritionnistes comme les environnementalistes nous incitent à mettre la pédale douce sur les protéines animales. Du coup, le peu que l’on continue à en manger prend des allures de rituel grandiose. La vitrine cristallise cet état d’esprit: l’adieu à la bête, le repas mémorable, l’autel à nos instincts carnassiers… Ou ultime hommage à un chef-d’œuvre en péril?

13/02/2016

Ma petite bactérie chérie

Tout a commencé voilà plus d’un an, quand la doctorante en médecine allemande Giulia Enders a publié son livre de vulgarisation Le charme discret de l’intestin. L’ouvrage affiche l’une des meilleures ventes de 2015 et nous sommes beaucoup à le garder au pied du lit, pour se faire une tranche d’intestin grêle avant de s’endormir. Ou un petit topo sur les contractions de l’oesophage, mmmhhh? Bref, depuis des mois, et sous la conduite de la future gastro-entérologue, nous envisageons avec intérêt, que dis-je? avec tendresse, les méandres villeux de notre colon.

Or nous apprenons maintenant que ce paysage intérieur est avant tout une vaste demeure prévue pour accueillir une population nombreuse et frétillante: les bactéries. Nos copines, les bactéries. Giulia Enders chantait déjà la gloire de ce microbiote grouillant, qui compte près de 100 billions d’habitants et peut peser jusqu’à deux kilos, mais des chercheurs de l’Université Stanford en rajoutent une couche en ce début d’année. Il semble donc que la composition exacte de notre jardin zoologique intime est aussi individuelle que l’est l’empreinte digitale et que nous ne sommes en rien égaux dans l’art d’élever nos animaux domestiques intestinaux. C’est qu’il faut les nourrir varié, ces petiots, si on les veut en forme. Or, nous autres, mangeurs chichiteux du monde riche, consommons toujours les mêmes parmi nos aliments favoris, ce qui appauvrit lamentablement notre faune intestinale. La monoculture de notre biotope nous expose à toute une myriade de maladies et – stupeur – explique aussi pourquoi certaines personnes restent plus facilement minces que d’autres… En gros (ou plutôt en microscopique), les plus chanceux entretiennent de braves bestioles goulues, qui sont pile celles qui boulottent le chocolat avec ferveur et l’assimilent tellement bien qu’il ne reste plus un capiton à déposer sur les fesses. Bravo la petite bête! Quant à ceux qui ont tendance à déborder de leurs jeans, c’est sans doute qu’ils n’hébergent, dans la cavité rosée et chaude de leur ventre, que des colonies de bactéries malingres et toutes pareilles, qui n’arrivent pas à faire façon des flux de nourriture, fussent-ils salades, qui leur arrivent dessus.

A ce stade, on voit bien d’où peut venir la percée scientifique: après analyse des selles, nous allons peut-être tous un jour absorber notre bouillon de culture sur mesure, fourmillant de toutes les variétés de microbes qui manquent dans nos entrailles. Mais on dirait que ce n’est pas pour demain. En attendant, nous conseillent les chercheurs, on peut déjà essayer de régénérer sa ménagerie en évitant de se laver les mains après le jardinage ou la promenade du chien. Et il faut voyager, afin de mixer les bactéries du monde et régénérer notre piteux stock occidental. Quand j’étais petite, ma mère travaillait dans un hôpital où la médecin-chef recommandait, totalement sérieuse, à ses patients de lécher la poignée de son cabinet… Si la dame vit encore, sait-elle qu’elle est peut-être une pionnière des régimes minceur ?

 

08/02/2016

Bas les casques

Il est des instants vertigineux dans la vie d’une mère, quand elle réalise, avec des années de retard, qu’elle a tout fait faux. J’en étais là lundi dernier matin, en tenant à la main un casque de ski qu’il fallait aller rendre dans le magasin de sport où mon cadet l’avait loué pour le week-end. Je passe aussi pudiquement que rapidement sur le montant de cette location et l’abominable couleur verte de l’objet, pour en venir au cœur de ma déconvenue: ce casque-là, comme tous ses semblables, est super-extra mega dangereux. Je suis totalement irresponsable de laisser ma descendance se déplacer avec un tel aimant à ennuis sur la tête.

C’est que je viens de lire le compte-rendu d’une expérience psychologique réalisée à l’Université de Bath, en Angleterre. Les deux chercheurs, Tim Gamble et Ian Walker, ont posté 80 personnes entre 17 et 56 ans devant des ordinateurs, les uns portant des casques, les autres coiffés de simples casquettes. Il s’agissait de gonfler des ballons virtuels, en touchant une prime liée à la grosseur obtenue. Mais gare, on perd la mise si le ballon explose. Morale de l’histoire: il semble que le port du casque fait perdre la boule… Quels que soient leur âge et leur sexe, les participants casqués ont pris bien davantage de risques que les casquettés, même dans un contexte où l’activité ne nécessitait pas franchement d’abriter sa cervelle. Les chercheurs en déduisent que l‘accessoire de protection confère un sentiment de toute-puissance. C’est un peu la cape d’invisibilité de Harry Potter: la magie accompagne les casqués. Ramené à l’échelle des pistes de ski en famille, le phénomène dévoile un effet pervers massif. J’ai donc donné à mes enfants l’illusion de leur invulnérabilité plutôt que de les laisser expérimenter l’inconfortable sentiment de la fragilité humaine. Vous parlez d’une éducation…

Pourquoi est-ce que je suis si peu étonnée de cette étude? Sans doute parce que j’ai toujours éprouvé un cuisant sentiment à la fois de ridicule et d’aliénation en me déguisant moi aussi en extraterrestre pour chausser les lattes (eh, il fallait bien donner l’exemple!). L’ouïe diminuée par l’épais capiton, le visage anonymisé, la silhouette robotisée – évidemment que l’on se sent comme un personnage de jeu vidéo, un de ceux qui ressuscitent à chaque nouvelle parti! Le hic, c’est que maintenant que des générations ont appris à skier/rouler/pédaler casqués, il est peut-être un peu trop périlleux de les lancer dans la circulation avec leurs réflexes conditionnés mais sans leur armure. Courage à eux dans la bataille des têtes brûlées… Quant à moi, être raisonnable et pondéré, je crois que je vais confier mon destin à St Figaro, grand patron sauveur des brushings aplatis, et entamer un processus de désenvoûtement. Casque, cesse de brouiller mes sens!

 

01/02/2016

Fourrure parfumée

Quand la neige s'accumule derrière la fenêtre, il faut des fleurs blanches à l'intérieur. Blanches comme l'hiver et les lumières rasantes, mais fleurs tout de même, pour rappeler que les pousses obstinées ne vont pas tarder à percer le froid et ramener de la vie dans le paysage. J'ai envie d'hellébores, d'anémones, d'amaryllis encore, même après les fêtes, avec leurs airs de gros papillons veloutés; d'orchidées aussi, allons, pourquoi pas? Mais surtout de jacinthes.
Je les achète simples bulbes (bien vérifier sur l'étiquette qu'elles sont blanches comme il se doit…) et les pose sur une assiette, en jetant le vilain pot de plastique. Je les aime sans rien, avec la terre qui s'éparpille et les racines toutes étonnées de se trouver à l’air, déployant, comme on s'étirerait au saut du lit, leurs méandres raffinés après des semaines de contention. Je vais inspecter les bourgeons chaque soir en rentrant: se sont-ils épaissis? Ont-ils gagné des centimètres? Pressent-on la blancheur qui affleure sous la fine peau verte des fleurons?
Il paraît - je l'ai lu dans les souvenirs d'herbier de la magnifique Colette - que les Parisiens allaient jadis guetter le printemps en forêt, en épiant (et cueillant, les vandales!) les premières jacinthes sauvages, qui faisaient tapis tant elles étaient nombreuses. Je n'ai jamais eu le plaisir de rencontrer ces frêles précoces dans un sous-bois gelé. Alors je me contente de la variante domestique, celle qui est forcée en serre et grandit dans les rayons verts des supermarchés. Son charme ne tient pas à l'effet de surprise, mais bien plutôt à sa prévisibilité d'animal de compagnie, replet, fidèle, affectueux. À cette manière, justement, d'éclore si vite qu'on en perçoit presque la croissance à l'œil nu. Puis, la grappe de lourdes clochettes à peine formée, la plante s'épuise sur son épaisse tige gorgée d'eau. Elle vacille, elle penche, elle s’affale de tout son long. Comme un chaton repu endormi sur la commode. Je redresse ma jacinthe avec douceur, plongeant le nez dans son pelage parfumé. Je la flatte de la main, essaie de la réveiller en l'adossant à un tuteur improvisé. Trop tard! Elle s'en est déjà allée, vaincue d'avoir si vigoureusement travaillé.
Peut-être faudrait-il que j'essaie les narcisses. Eux au moins savent se tenir droits! Eux au moins se montrent dignes! Mais non: je préfère la balourdise touchante de ma brave jacinthe dodue, à la senteur saoulante. Durant le peu de temps qu’elle dure, elle est si obstinément vivante…

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