01/02/2016 09:23 | Lien permanent | Commentaires (0)

Fourrure parfumée

Quand la neige s'accumule derrière la fenêtre, il faut des fleurs blanches à l'intérieur. Blanches comme l'hiver et les lumières rasantes, mais fleurs tout de même, pour rappeler que les pousses obstinées ne vont pas tarder à percer le froid et ramener de la vie dans le paysage. J'ai envie d'hellébores, d'anémones, d'amaryllis encore, même après les fêtes, avec leurs airs de gros papillons veloutés; d'orchidées aussi, allons, pourquoi pas? Mais surtout de jacinthes.
Je les achète simples bulbes (bien vérifier sur l'étiquette qu'elles sont blanches comme il se doit…) et les pose sur une assiette, en jetant le vilain pot de plastique. Je les aime sans rien, avec la terre qui s'éparpille et les racines toutes étonnées de se trouver à l’air, déployant, comme on s'étirerait au saut du lit, leurs méandres raffinés après des semaines de contention. Je vais inspecter les bourgeons chaque soir en rentrant: se sont-ils épaissis? Ont-ils gagné des centimètres? Pressent-on la blancheur qui affleure sous la fine peau verte des fleurons?
Il paraît - je l'ai lu dans les souvenirs d'herbier de la magnifique Colette - que les Parisiens allaient jadis guetter le printemps en forêt, en épiant (et cueillant, les vandales!) les premières jacinthes sauvages, qui faisaient tapis tant elles étaient nombreuses. Je n'ai jamais eu le plaisir de rencontrer ces frêles précoces dans un sous-bois gelé. Alors je me contente de la variante domestique, celle qui est forcée en serre et grandit dans les rayons verts des supermarchés. Son charme ne tient pas à l'effet de surprise, mais bien plutôt à sa prévisibilité d'animal de compagnie, replet, fidèle, affectueux. À cette manière, justement, d'éclore si vite qu'on en perçoit presque la croissance à l'œil nu. Puis, la grappe de lourdes clochettes à peine formée, la plante s'épuise sur son épaisse tige gorgée d'eau. Elle vacille, elle penche, elle s’affale de tout son long. Comme un chaton repu endormi sur la commode. Je redresse ma jacinthe avec douceur, plongeant le nez dans son pelage parfumé. Je la flatte de la main, essaie de la réveiller en l'adossant à un tuteur improvisé. Trop tard! Elle s'en est déjà allée, vaincue d'avoir si vigoureusement travaillé.
Peut-être faudrait-il que j'essaie les narcisses. Eux au moins savent se tenir droits! Eux au moins se montrent dignes! Mais non: je préfère la balourdise touchante de ma brave jacinthe dodue, à la senteur saoulante. Durant le peu de temps qu’elle dure, elle est si obstinément vivante…

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