24/01/2016

Une rage bleue

Trop bleu pour être vrai. Ce type de bleu fluorescent ne se rencontre que dans des contextes un peu surnaturels, comme l'éclairage nocturne de la fontaine de Trevi, à Rome, ou les mares chaudes islandaises, pleines de silicates et d’algues, au milieu des paysages de lave. Pourtant cette couleur improbable nous envahit à pleine bouche. Dans le miroir du matin, l'œil à peine ouvert, une brosse entre les dents et soudain la babine se met à écumer en bleu. Une vraie tête de renard enragé – et irradié pour faire bon poids. C'est la nouvelle lubie des fabricants de produits hygiéniques. Pour faire plus propre que propre, le blanc ne suffit plus. Il y faut une pureté au-delà de la virginité immaculée, au-delà des vertiges neigeux. Et, en matière de dents, c'est le bleu luminescent qui incarne aujourd'hui cet idéal de netteté. «Blue light technology», clame l'emballage du nouveau dentifrice – inspiré des cabinets de dentistes, qui utilisent parfois la lumière bleue dans le processus du blanchiment dentaire. Est-ce que cela marche? Aucune idée, me dis-je en bavant ultrableu, cherchant à évaluer la nuance de mon émail dans la marée fluorescente. Ce qui est sûr, c’est que l’effet chimique doit être puissant, pour générer une teinte tellement intense qu’elle paraît vénéneuse. A quel ridicule faut-il donc s’adonner pour l’illusion de se brosser un sourire de cinéma? J’en suis là dans mes interrogations sur l'hygiénisme contemporain, quand l'homme débarque à son tour dans la salle de bains, dégainant sa lame. Magie: son gel de rasage est assorti au dentifrice. Barbe-Bleue, te voilà! En symbiose, je mousse des lèvres, il bouillonne du menton… Il est des moments, dans une vie de couple, où la toilette matinale vous file le blues.
Reste que toute cette propreté étincelante s’avère drôlement salissante à l’usage. Après les ablutions, le lavabo et le miroir étincellent d'éclaboussures hors de ce monde, comme si une cohorte de Schtroumpfs avait joué là au paintball. Pour laver tous ces espoirs de propreté? Un gel superpuissant au citron. La force jaune, contre la force bleue. Chez moi, c’est la guerre des couleurs.

18/01/2016

Taupe enfumée

C’est un espace de béton gris, triste comme une fin de monde, sombre comme un abri antiatomique, dépouillé comme l’ennui. cà et là s’élèvent des volutes bleutées, seuls mouvements perceptibles dans ce paysage d’indifférence. Une scène de film catastrophe? Pas du tout! Simplement le garage privé au centre-ville, sous un immeuble d’entreprise, dans lequel je parque chaque matin ma voiture. Qu’un garage soit lugubre, quoi de plus normal? Ce n’est pas le genre de lieu où le quidam s’attend à découvrir des prouesses en matière de décoration d’intérieur. Mais sans aller jusqu’aux tentures brodées, l’endroit remplissait jusqu’à peu sa fonction de no man’s land fonctionnel: terne, mais nullement inquiétant. Or, depuis que la neige s’est enfin souvenue qu’elle savait tomber, depuis que la météo se rappelle de la définition du mot «hiver», mon garage familier se peuple soudain de fantômes furtifs, assis par petits groupes sur les murets, appuyés en solitaires contre les murs. Dans la pénombre ambiante, en attendant que les luminaires réagissent au mouvement de la voiture, la conductrice que je suis les localise à la fumée qui plane, nonchalante, au-dessus des têtes. Gare à n’écraser personne: à l’heure de la pause, le garage est rempli de fumeurs.

J’avais bien saisi, depuis le bannissement des cigarettes dans les bureaux, que le Haut-Lieu de la vie sociale professionnelle se situait devant la porte d’entrée de l’immeuble. C’est là que les torailleurs impénitents vont sucer la tige de nicotine qui apaise leur système nerveux. Accessoirement, la cheffe des finances y croise l’apprenti de commerce, le responsable IT plaisante avec le nouveau en marketing – c’est l’avènement du plus fumeux des réseaux sociaux. Mais je n’avais pas réalisé avant les chutes récentes de températures, que cette confrérie dispose aussi d’une mouvance souterraine, qui se réunit parfois au 3ème sous-sol. On peut comprendre: à l’image des animaux fouisseurs, les humains fumeurs vont chercher refuge et chaleur dans le ventre de la terre. Pourtant l’effet est autrement moins festif que les grappes humaines enfumées sur le trottoir. Il y a quelque chose de clandestin, de punitif, dans cette tanière aux murs lisses, où le fumeur se retrouve vite myope comme une taupe, quand la minuterie s’éteint. Et ces sons qui font un tel écho, que les complices en tabac finissent par cultiver le silence. Sans compter – j’imagine… - qu’il faut duper les détecteurs d’incendie…

D’une certaine manière, un garage devrait être plus joyeux, plus vivant, quand il est fréquenté et illuminé de petits points rougeoyants. Il n’en est rien. Tout comme le sexe est parfois triste, ces clopes de catacombes sentent l’asservissement et le manque plutôt que le plaisir. Pas même un café en gobelet de papier pour se donner l’illusion d’un cadeau… Certains matins, la vie ressemble à un mégot froid sur un sol de ciment.

09/01/2016

Ecureuils connectés

En ces premiers jours de l’an neuf, vous devriez, normalement, être en train d'emballer les boules scintillantes dans du papier de soie, de ranger les angelots et de compacter les guirlandes en petits tas bien serrés. Et hop, dans un carton pour les onze mois à venir. Et vous allez en faire quoi exactement, de ce carton? À sa vue, chez moi, l'homme de la maison roule des yeux exaspérés et se demande tout haut si d'aventure le ramassage public des sapins déplumés ne pourrait pas impliquer aussi leurs parures de pacotille. Je fais la sourde oreille: après tout, lui entasse au galetas des dizaines de manuels scolaires périmés, je peux bien ajouter mes falbalas de Noël et mes petits Jésus à ce stockage sauvage d'objets en déshérence. J'ai juste une petite crainte: que le plafond ne nous tombe sur la tête, à force d'accumulation de bouquins en surpoids. Ce jour-là, ce ne sera pas la faute de mes trois souffles de verre…
Les écureuils, eux, garnissent leur logis une fois par an pour subvenir à leurs besoins hivernaux. Nous autres, écureuils décadents de la société d'abondance, accumulons toute l'année, mais avons perdu le réflexe d'évacuer. Mais bonne nouvelle: malgré ce couac de l’évolution, on peut aujourd’hui ne pas étouffer de ce trop plein. Voilà l'avantage de vivre dans une société humaine: il y a toujours quelqu'un pour monter une entreprise à même de résoudre un problème que vous ne saviez pas encore avoir. Magie! Voilà donc qu'arrive un nouveau service: un système de conciergerie à activer en ligne et on vous livre une grande boîte vide, que vous remplissez de ce que bon vous semble. Le livreur emporte vos trésors et les entrepose loin votre tête, de vos armoires, de vos pensées et de vos agacements, pour les ramener sur simple demande électronique, avec un préavis de 24 heures. Il s'agit d'un rangement délocalisé, la version matérielle du cloud digital, en quelque sorte. Bienvenue dans un monde merveilleux où il n’y a plus besoin de jeter. L’idée vient (naturellement) tout droit de New York, où les appartements sont particulièrement exigus, et aborde la Suisse via Zurich. À 7 fr. 90 la boîte, par mois (
www.box-butler.ch, on demande l'extension en Suisse romande!), c'est peu payer la paix des ménages. Et voilà comment on ne s'écrase plus les gros orteils en trébuchant sur des skis mal rangés, à chaque fois que l'on explore la cave comme on extrairait des diamants dans une mine.
Je me demande s’il ne faut pas doubler ce nouveau business d'une approche thérapeutique. Toute caisse non réclamée durant trois ans passerait d'office à une œuvre de bienfaisance et son ex-propriétaire recevrait une carte de félicitations, lui annonçant à la fois qu'il n'a plus besoin de payer son entrepôt et que la communauté applaudit sa générosité. Une sorte de sevrage, ferme et doux à la fois. On va dire que 2016 sera l'année des allégements. Chiche?

05/01/2016

Ma journée sans tête

Vous le savez sans doute comme moi, le monde s'arrête au 31 décembre à minuit. D'ici là, tous les dossiers doivent être bouclés, les comptes soldés, les conflits résolus, les cartes de vœux envoyées, les apéros annuels dûment célébrés, les ongles repeints de neuf et tout ce genre de chose. Je ne comprends d'ailleurs toujours pas pourquoi décembre ne propose pas le double de jours, pour nous donner une chance de venir à bout de la liste. Bref, j'étais en plein milieu de cette cavalcade effrénée vers la fin de l'année et le néant qui s’ensuit, quand j'ai réalisé que j'avais oublié mon téléphone mobile à la maison. Il était 7 h 51 du matin sur le quai de la gare et j'ai soudain eu l'impression que le monde s'arrêtait encore plus vite que prévu. Le vide total. Autant dire que c'est mon cerveau qui avait été laissé sur son chargeur, tout là-bas, hors d'atteinte. Mon billet de train? Dans mes SMS. Les horaires de mes rendez-vous? Dans mon agenda électronique. Les adresses? Dans mon répertoire. Les documents à discuter? Dans ma Drop box. J'ai lutté contre l'envie d'aller me recoucher - démunie comme je me sentais, ça n'aurait pas changé grand-chose. Ou alors solliciter des passants pour leur emprunter un accessoire technologique qui me permette d'accéder à mes données dans le cloud?
Brave fille, j'ai pourtant repris du poil de la bête. Racheté un billet de train. Appelé, depuis un café, le seul numéro que je connais par cœur (celui de mon mari) pour annoncer que j'étais injoignable de la journée. Trouvé un ordinateur connecté à l'Internet dans un hôtel pour récupérer mes lieux de rendez-vous, que j'ai noté sur un billet ( stylo!! papier!! Tellement vintage…) et demandé mon chemin dans la rue, plutôt que de suivre GoogleMap. Ouf, je témoigne, on peut survivre sans connexion permanente.
Je vais vous dire: une fois dissipé le premier moment de panique absolue, la journée s'est avérée d'une légèreté délectable. Un sentiment de flotter hors du calendrier. J'ai presque eu envie de m'éclipser au cinéma, comme ça, pour le plaisir, en plein jeudi après-midi, ni vue ni connue. Officiellement déclarée aux abonnés absents, pas une nouvelle n'est venue me distraire. Un imprévu au bureau? Zut, je ne l'ai pas su… Un frigo vide à ma maison? Mince, pas moyen de me prévenir. Le monde s'est débrouillé sans moi et moi fort bien sans lui.
Alors, en ces temps de vœux et de fête, je ne vous souhaite qu'une chose: que votre téléphone passe malencontreusement sous les roues d'une voiture. Ainsi délesté, vous allez être obligé de retrouver le goût de la liberté. Je vous jure que les boules du sapin seront plus brillantes et le chapon plus savoureux, sans rien qui menace de vibrer dans votre poche. Je vous souhaite une douce pause loin des radars!
(Bon, OK! Faites tout de même une sauvegarde de vos données, avant de jeter l'appareil sur la chaussée.)

Un garçon ou un hamster?


D'où sort donc cette nouvelle mode? Maintenant, que j'en ai vu un, j'en vois partout de ces très jeunes hommes à la chevelure exubérante. Des mèches aux épaules ou plus bas, volumineuses et ondulées - pour peu, on penserait au brushing de Farrah Fawcett, dans Drôles de Dames, sauf que la star de l'époque portait sa coiffure comme une parure, un trophée, un étendard. Elle rappelait ses cheveux à l'ordre dans un mouvement de tête bravache, prête à en découdre. Les adolescents d'aujourd'hui, eux, s'inspirent peut-être de la vague seventies qui submerge la mode, mais semblent bien timides par comparaison. On dirait qu'ils se cachent sous la masse. L'épaisse frange, rabattue sur un côté, ressemble à un rideau de théâtre, que l'on tire quand le spectacle est terminé. Circulez, rien à voir, je ne suis même pas là…
J'ai eu le temps d'observer l'un de ces jeunes et doux rebelles, l'autre jour dans le métro d'une capitale. Tout habillé de noir, il avait la tête velue comme un hamster angora et n'aurait pas dépareillé dans une vitrine de jouets pour Noël. Pelucheux comme un doudou, alluré comme une figurine de Manga, saison automne hiver 2015-2016. Il a passé trois arrêts à fourrager dans sa toison, se coiffant du bout des doigts, disposant les boucles en éventail sur son blouson et surtout, surtout!, ramenant consciencieusement sa frange sur les yeux. Un boulot à plein-temps, cette coiffure! Comme une permanente opération de camouflage. "No fear!" - nulle crainte - était-il écrit en jaune sur les reins de son jean, et on ne le croyait pas une seconde. Même en admettant qu'il soit très courageux dans l'âme, il était à l´évidence terrifié que sa création capillaire du matin ne s'écroule dans les courants d’air. Pendant que j'observais d'un œil mon garçon et sa dégaine de Pollux, le chien du Manège Enchanté, mon autre œil scannait la presse du jour. Et j'y lisais qu'un rapport sur les recherches Google entre 2013 et 2015 relève, pour la première fois, que les mots liés à la coiffures ont été plus souvent recherchés par des hommes que par des femmes. Mon instinct maternel n'a fait qu'un tour: quelqu'un a-t-il prévenu le garçon chevelu du métro? Et ses copains de partout? Rien qu'à imaginer toutes ces tignasses devant des assiettes de soupe, j'ai eu envie de leur conseiller de taper eux-aussi «chignon» ou «man bun» sur un moteur de recherche. Hé les petits mignons! Il existe une mode alternative pour les cheveux longs: celle qui consiste à cesser d’être une peluche et d’accepter de grandir.

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