18/01/2016 10:36 | Lien permanent | Commentaires (0)

Taupe enfumée

C’est un espace de béton gris, triste comme une fin de monde, sombre comme un abri antiatomique, dépouillé comme l’ennui. cà et là s’élèvent des volutes bleutées, seuls mouvements perceptibles dans ce paysage d’indifférence. Une scène de film catastrophe? Pas du tout! Simplement le garage privé au centre-ville, sous un immeuble d’entreprise, dans lequel je parque chaque matin ma voiture. Qu’un garage soit lugubre, quoi de plus normal? Ce n’est pas le genre de lieu où le quidam s’attend à découvrir des prouesses en matière de décoration d’intérieur. Mais sans aller jusqu’aux tentures brodées, l’endroit remplissait jusqu’à peu sa fonction de no man’s land fonctionnel: terne, mais nullement inquiétant. Or, depuis que la neige s’est enfin souvenue qu’elle savait tomber, depuis que la météo se rappelle de la définition du mot «hiver», mon garage familier se peuple soudain de fantômes furtifs, assis par petits groupes sur les murets, appuyés en solitaires contre les murs. Dans la pénombre ambiante, en attendant que les luminaires réagissent au mouvement de la voiture, la conductrice que je suis les localise à la fumée qui plane, nonchalante, au-dessus des têtes. Gare à n’écraser personne: à l’heure de la pause, le garage est rempli de fumeurs.

J’avais bien saisi, depuis le bannissement des cigarettes dans les bureaux, que le Haut-Lieu de la vie sociale professionnelle se situait devant la porte d’entrée de l’immeuble. C’est là que les torailleurs impénitents vont sucer la tige de nicotine qui apaise leur système nerveux. Accessoirement, la cheffe des finances y croise l’apprenti de commerce, le responsable IT plaisante avec le nouveau en marketing – c’est l’avènement du plus fumeux des réseaux sociaux. Mais je n’avais pas réalisé avant les chutes récentes de températures, que cette confrérie dispose aussi d’une mouvance souterraine, qui se réunit parfois au 3ème sous-sol. On peut comprendre: à l’image des animaux fouisseurs, les humains fumeurs vont chercher refuge et chaleur dans le ventre de la terre. Pourtant l’effet est autrement moins festif que les grappes humaines enfumées sur le trottoir. Il y a quelque chose de clandestin, de punitif, dans cette tanière aux murs lisses, où le fumeur se retrouve vite myope comme une taupe, quand la minuterie s’éteint. Et ces sons qui font un tel écho, que les complices en tabac finissent par cultiver le silence. Sans compter – j’imagine… - qu’il faut duper les détecteurs d’incendie…

D’une certaine manière, un garage devrait être plus joyeux, plus vivant, quand il est fréquenté et illuminé de petits points rougeoyants. Il n’en est rien. Tout comme le sexe est parfois triste, ces clopes de catacombes sentent l’asservissement et le manque plutôt que le plaisir. Pas même un café en gobelet de papier pour se donner l’illusion d’un cadeau… Certains matins, la vie ressemble à un mégot froid sur un sol de ciment.

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