28/11/2015

Un clandestin de poche

Dans les torrents de douleur qui s'écoulent ces temps dans les pages des journaux, un petit chagrin de rien a pourtant surnagé, pour se faire une place - ô minuscule, à peine une brève - dans la rubrique internationale. Il s'agit d'une tortue de poche, littéralement: le petit reptile est entré illégalement en Allemagne, après avoir voyagé plus de 3000 kilomètres sur la route des Balkans, lové dans la veste de sa propriétaire. Dans le centre d'accueil, à Munich, la semaine dernière, le personnel a fini par remarquer que la poche de cette femme Syrienne présentait une boursouflure suspecte et parfois mouvante: une petite tortue mauresque y résidait depuis des semaines. Elle a été confisquée et confié au vivarium local.
Je vois bien le raisonnement: les nécessités d'une quarantaine, les hivers allemands plus froids que ceux du Moyen-Orient, la convention de Washington et tout ce genre d'arguments. Mais je pense que j'aurais eu un peu de peine à retirer sa Caroline (comment nomme-t-on les tortues dans le bassin levantin?) à cette femme qui, optant pour le minimum vital avant de prendre la fuite, embarque sa bestiole à carapace pour traverser la mer, les frontières, les barbeĺés… puis la voit filer entre des bras en uniforme au bout du chemin. Voilà pourquoi j'ai sans doute bien fait de ne faire ni contrôleur sanitaire ni garde-frontière. Pourtant, on a vu plus câlin, comme doudou. Mais peut-être la futigitive s'est-elle dit que cet animal-là transportait son gîte partout, qu'il saurait trouver son compte en Europe, comme un voyageur qui arrêterait son mobile-home chaque nuit dans un parking différent. Une métaphore de la maison migrante, comme un espoir de se construire ailleurs. D'ailleurs, la carapace de la tortue était laquée (ce n'est pas malin, OK…), comme on vernirait les poutres en bois pour faire joli chez soi.
Les communiqués de presse ne précisent pas comment la femme a vécu la séparation d'avec son talisman. En revanche, on apprend que la tortue, malgré sa petite taille, accuse 50 ans bien sonnés (une jeune adulte, à l'aune d'une vie de reptile) et qu'elle se porte parfaitement bien, malgré son long voyage. On lui a enlevé sa couche de vernis et, dès qu'elle aura repris ses esprits dans un terrarium dûment chauffé, on va lui chercher une famille d'accueil. Existe-t-il des droits de visite pour animaux de compagnie de familles décomposées?

25/11/2015

Mystère sous le capot

Les jeunes autour de moi roulent à vélo électrique et ils bataillent sans cesse contre des soucis de batterie. Ils tombent en panne au milieu de nulle part, transportent leur engin sous le bras pour le brancher pendant les cours et laissent ronronner la bête toute la nuit pendant qu’elle charge. C’est dire si je me suis sentie très adolescente, quand moi aussi je me suis retrouvée à gérer une batterie agonisante, assommée par les – ô si légères – baisses des températures nocturnes. Je sais, c’est moins tendance de se dépatouiller avec une auto qu’avec un vélo, mais à ma décharge, je ne roule pas en VW, je coupe le moteur aux feux rouges et je pratique le covoiturage aussi souvent que possible. Promis, juré… Bref, j’étais là à tourner la clé dans le vide, sans extraire ne serait-ce qu’un hoquet de ma vieille Titine rouge, et des souvenirs anciens me remontaient en mémoire, de l’époque où ma toute première voiture manifestait déjà des signes de faiblesse cardiaque.

Forte de cet accès de jeunisme et des réflexes accumulés alors, j’ai jailli de mon habitacle, récupéré ma paire de câbles à pinces dans le coffre et levé le pouce au bord de la route. Avec un sentiment vivifiant au fond de l’estomac, une montée d’adrénaline qui clame: «La reine du système D, c’est moi!» Faut-il le préciser? Dix minutes plus tard, j’avais pris vingt ans et je me sentais à peu près aussi actuelle que le rhinocéros noir d’Afrique de l’Ouest (disparu en 2011) ou le phoque moine des Caraïbes (déclaré éteint en 2008). A l’évidence, le monde merveilleux de l’ingénierie automobile a bien changé pendant que je regardais ailleurs. Les conducteurs qui se sont arrêtés pour porter secours à la malchanceuse en panne ont été nombreux – merci à vous, gentlemen et gentes dames – mais ils sont restés bien dépourvus, à scruter en vain le vide sous leur capot. Pas de batterie en vue. Un cache-moteur planque désormais toute la mécanique. Quand d’aventure on repère enfin une boîte rectangulaire, impossible de localiser les pôles positif ou négatif. Certains Messieurs de bonne volonté ont été jusqu’à envisage de télécharger un tutorial de dépannage, mais je les en ai dissuadés. Alors ils sont remontés dans leurs voitures modernes, un peu penauds, me laissant au bord du trottoir, pinces au vent. Il a fallu une conductrice joyeuse à bord d’un pick-up déglingué, pour que nous puissions enfin nous remonter les manches à deux et aller tripoter nos moteurs résolument vintage. Nous nous sommes serré des mains grasses: moi dinosaure, toi mammouth…

Je dois admettre que la mythologie de la voiture en a pris un coup dans mon subconscient: les autos d’aujourd’hui sont visiblement aseptisées: elles roulent comme par magie et tout le monde se fiche des détails. Presque des tapis volants… Que devient alors le fantasme du mécano viril, ce concentré de puissance, les mains dans le cambouis? En voie d’extinction, lui aussi.

Rapide comme le guépard

Le guépard passe pour l’animal le plus rapide du monde. Parfait. Et alors? Alors j’y pense à chaque fois que croise une joggeuse, les jambes moulées dans un legging de sport tacheté. Espère-t-elle, par une sorte de transmission magique, capter un peu de la puissance du fauve? Puiser, dans son exemple, la souplesse de la foulée?

Depuis que, par la grâce de l’imprimé digital, les tenues de sports affichent les motifs les plus saugrenus, le choix du modèle pose quelques cas de conscience. Et pas seulement esthétiques – même si on peut se demander s’il est raisonnable de se couvrir les jambes de petits pois pour aller suer, comme le suggère une grande marque du genre. Et le collier de perles, pour assortir, peut-être? Non, l’enjeu est ailleurs: le vêtement a-t-il un effet dopant?

Quand mon fils était bambin, il tenait à tout prix à avoir des «chaussures qui courent vite». Il les testait dans le magasin avec des démarrages en trombe, puis portait son choix sur la paire qui l’avait, jurait-il, transporté presque malgré lui. Comme par hasard, les plus bigarrées remportaient souvent la mise. C’est dire si je suis totalement réceptive à l’aspect presque chamanique du vêtement de sport, qui transmet son énergie à celui qui le porte. On accélère forcément mieux dans la stimulation d’une couleur tonique. D’ailleurs la fameuse marque à trois bandes l’a bien compris dès le départ: l’idée même de la performance est inscrite dans ce motif le long de la jambe, comme une incitation à filer droit au but.

C’est pour cela que je suis un peu perplexe: que peut-on réellement faire dans ce legging imprimé de bandes dessinées, que j’ai vu l’autre jour au rayon? S’allonger sur le canapé et se lire les mollets? J’ai aussi repéré un ensemble à feuillage amazonien, oiseaux inclus, dans lequel je déconseillerais même une promenade dans Lavaux: on ne va pas effaroucher les flamboiements d’automne locaux, en leur collant des Broméliacées sous le nez… Je vous passe les explosions multicolores qui donnent envie de sauter dans tous les sens et les paysages urbains de nuit qui font clignoter des yeux… Zut, qu’est-ce que j’achète pour remplacer mon bon vieux compagnon noir, couleur anonymat et ennui?

J’ai tout de même fini par trouver un collant utile: une sorte d’imprimé écorce de bouleau, parfait pour le yoga. Si avec ça, je ne tiens pas fermement la posture de l’arbre… Mais du coup, ça ne va pas du tout pour le vélo: qui irait pédaler avec des jambes de bois? Ça y est: je crois que j’ai compris la stratégie nouvelle des équipementiers. Avec mon legging noir, je passais sans me poser de question d’un sport à l’autre. Maintenant, il va falloir que je trouve un motif zen pour le yoga, un fleuri pour la Zumba, un vert fluo pour la course à pied et un bleu ciel avec des nuages pour le Pilates anti-gravity, cette nouvelle discipline où on s’exerce suspendu à de drôles de hamacs. Conclusion? Shoppiiiiiiing!

07/11/2015

La voix du compost

Il parait que, pour se faire élire, les candidats aux divers étages de la politique suisse doivent serrer des milliers de mains au marché. Tu parles! ça, c’était avant. Quand les gens achetaient effectivement et régulièrement leurs victuailles eux-mêmes et les transportaient dans de jolis paniers. J’aime bien ce rituel d’ailleurs: fête, quand je peux arracher du temps à l’agenda pour m’en aller cueillir le chou frisé et la pomme locale à même l’étal du maraîcher. Sauf qu’aujourd’hui, hors centres villes, les gourmands se font livrer les œufs de la ferme directement à leur porte et le reste, ils le commandent sur internet. Alors où rencontrer l’électeur, pour sûr de sûr, le samedi? Plus vraiment là où il achète, plutôt là où il jette. Voilà une activité que l’on ne peut pas encore déléguer à des sous-traitants et bizarrement, il me semble que l’on consomme peut-être à peine moins, mais que l’on évacue toujours davantage de déchets. Et les bouteilles vertes à gauche, le plastique à droite, le carton, il va où? Mais non, là, c’est le container du papier, ce n’est pas pareil. Et pas question de fourrer les capsules de café avec l’aluminium, c’est tricher. Bref, la déchetterie est en train de se profiler comme le point de ralliement des petites commune, là où on s’attarde, où on rencontre les voisins… et où on serre la pogne des politiciens.

Je ne pouvais m’empêcher de rire sous cape, le week-end dernier en passant devant la déchetterie près de chez moi. Sale boulot, quand même que la politique… Je voyais de loin le candidat et sa banderole, je me disais que c’était de la proximité, de la vraie: parler aux gens à l’ombre du tas de compost, cette masse rassurante et odorante, qui transforme notre intimité ménagère en terre porteuse d’avenir. En voilà un programme de parti… Je ne sais pas si l’homme a évoqué sa vision de l’écologie – le lieu s’y serait prêté, mais je ne suis pas vraiment du genre à faire un détour pour entendre des harangues partisanes. Je ne sais pas non plus, à l’heure où j’écris, s’il a été élu au Conseil des Etats. Mais chapeau bas (de récupération?) à celui qui vient faire le hérisson sur son tas de décombres végétaux, les deux pieds dans notre réalité aux relents de poubelle. Je suis certaine que, s’ils l’avaient pu, les asticots, coléoptères, limaces et autres mulots, tous ces locataires de nos restes en phase de recyclage, auraient voté pour lui.

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