28/11/2015 15:44 | Lien permanent | Commentaires (0)

Un clandestin de poche

Dans les torrents de douleur qui s'écoulent ces temps dans les pages des journaux, un petit chagrin de rien a pourtant surnagé, pour se faire une place - ô minuscule, à peine une brève - dans la rubrique internationale. Il s'agit d'une tortue de poche, littéralement: le petit reptile est entré illégalement en Allemagne, après avoir voyagé plus de 3000 kilomètres sur la route des Balkans, lové dans la veste de sa propriétaire. Dans le centre d'accueil, à Munich, la semaine dernière, le personnel a fini par remarquer que la poche de cette femme Syrienne présentait une boursouflure suspecte et parfois mouvante: une petite tortue mauresque y résidait depuis des semaines. Elle a été confisquée et confié au vivarium local.
Je vois bien le raisonnement: les nécessités d'une quarantaine, les hivers allemands plus froids que ceux du Moyen-Orient, la convention de Washington et tout ce genre d'arguments. Mais je pense que j'aurais eu un peu de peine à retirer sa Caroline (comment nomme-t-on les tortues dans le bassin levantin?) à cette femme qui, optant pour le minimum vital avant de prendre la fuite, embarque sa bestiole à carapace pour traverser la mer, les frontières, les barbeĺés… puis la voit filer entre des bras en uniforme au bout du chemin. Voilà pourquoi j'ai sans doute bien fait de ne faire ni contrôleur sanitaire ni garde-frontière. Pourtant, on a vu plus câlin, comme doudou. Mais peut-être la futigitive s'est-elle dit que cet animal-là transportait son gîte partout, qu'il saurait trouver son compte en Europe, comme un voyageur qui arrêterait son mobile-home chaque nuit dans un parking différent. Une métaphore de la maison migrante, comme un espoir de se construire ailleurs. D'ailleurs, la carapace de la tortue était laquée (ce n'est pas malin, OK…), comme on vernirait les poutres en bois pour faire joli chez soi.
Les communiqués de presse ne précisent pas comment la femme a vécu la séparation d'avec son talisman. En revanche, on apprend que la tortue, malgré sa petite taille, accuse 50 ans bien sonnés (une jeune adulte, à l'aune d'une vie de reptile) et qu'elle se porte parfaitement bien, malgré son long voyage. On lui a enlevé sa couche de vernis et, dès qu'elle aura repris ses esprits dans un terrarium dûment chauffé, on va lui chercher une famille d'accueil. Existe-t-il des droits de visite pour animaux de compagnie de familles décomposées?

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