31/10/2015

Perroquet aphone

Le CICR m’a bouclé le téléphone au nez. Comme je vous le dis. J’en suis restée la mâchoire décrochée, en plein milieu d’un mot que je n’ai jamais fini de prononcer. C’est bien ma veine: non seulement les démarcheurs téléphoniques vous interrompent systématiquement au milieu du repas, mais – et c’est nouveau – maintenant ils vous raccrochent le combiné si vous ne dégainez pas votre carte de crédit assez rapidement. Qu’ai-je donc fait aux Dieux de la téléphonie pour mériter tant de courroux?

Pourtant, il ne me semblait pas m’être comportée de manière particulièrement scandaleuse. J’ai juste sorti mon laïus ordinaire, comme à chaque fois que, répondant à un appel sur ma ligne fixe, j’entends un silence ponctué de cliquetis, avant qu’une voix lointaine ne me demande si je suis bien moi, en écorchant le nom au passage. Les patronymes européens doivent être ardus pour les employés des centres d’appels au Maroc, à Madagascar ou au Sénégal. Bref, quand je sens que mon interlocuteur veut me fourguer un produit dont je ne veux rien savoir, j’embraie d’emblée sur un court discours tout prêt, que je répète comme un perroquet. Cela donne à peu près ce langage: «Bonsoir Madame, permettez-moi de vous couper la parole, afin d’économiser mon temps et le vôtre. Par principe, je n’achète ni ne promets quoi que ce soit par téléphone, car je trouve cette méthode de racolage particulièrement intrusive. Je sais que vous n’y pouvez rien, mais là je vais raccrocher. Désolée. Je vous souhaite une belle soirée.» Là, normalement, je pose le combiné d’un geste ferme et théâtral, avec l’illusion d’avoir fait passer mon message pour la paix des ménages.

Eh bien visiblement pas. L’autre soir, la dame qui récoltait des fonds pour les actions humanitaires sur le terrain ne m’a même pas laissé finir le mot «couper» que j’entendais déjà un tut-tut-tut rageur. Je ne devais pas être la première à ne pas la laisser parler. J’en suis à mon tour restée sans voix, ce qui, pour un perroquet bavard, est assez  déconcertant. Que les courtiers en assurances, les faiseurs de sondages ou les vendeurs de gelée royale piquent des caprices au bout du fil, je serais presque prête à le comprendre. Mais la gentille Croix-Rouge? Celle qui œuvre dans la diplomatie humanitaire, la résolution de conflits, la médiation, le respect des différences? En voilà des manières!

D’une certaine façon (pardon Madame au bout du fil), on peut se dire que ce craquage nerveux est une bonne nouvelle. Si le colportage téléphonique devient aussi pénible pour les harceleurs que pour les harcelés, même quand il s’agit d’une noble cause, c’est que nous arrivons (enfin) à l’épuisement d’un système épuisant. Je ne vois pas pourquoi les gens seraient plus généreux quand ils sont de mauvaise humeur.

 

24/10/2015

Cigale privée d’antennes

Voilà, on y est! Après l’effervescence passionnée des messageries à tout va, après la griserie des amis virtuels partout et tout le temps, l'humain connecté commence à percevoir l'apaisement que pourrait représenter un instant - oh, un court instant, mais tellement jubilatoire - sans réseau. La possibilité d'une île. Une manière de déposer les armes. Mon royaume et la main de ma fille pour pouvoir arrêter de cliquer et liker.

Ne me regardez donc pas comme une allumée! Je sais bien que chacun est libre de résister aux appels du wi-fi et qu'aucune loi n'oblige à raconter ses émotions sur Facebook, à faire son malin du Twitter ou à gérer ses boîtes de messagerie en attendant le bus. Je le sais, mais je n'en vois que peu l'effet. Et je suis certaine que vous avez, vous aussi, des amis qui disparaissent aux toilettes durant les soirées, pour vérifier ce qui se passe dans leur dos sur les réseaux sociaux, pendant qu'ils dégustent un gigot aux épices à votre table. Ne me dites pas le contraire…

Bref. Nous sommes devenus des cigales toutes antennes dehors, toujours à striduler sur les réseaux et à faire les beaux. C'est en réaction à cette agitation qu'ont émergé, l'été dernier et celui d'avant, des propositions d'hôtels garantis sans connexion. Ceux-là se présentent comme des cures de désintoxication, qui obligent leurs clients à renouer avec eux-mêmes et réapprendre à regarder la mer de leurs yeux, plutôt que sur l'écran de leur smartphone. A apprécier le bleu réel des vagues, plutôt que de chercher à l’intensifier grâce à un filtre du logiciel de gestion d’image avant de poster l’idylle. Après les pauses vacancières, voilà donc maintenant la nouvelle variante de l'abstinence: les conférences avec appareil prohibé.

Je viens d'être invitée à un tel forum et les organisateurs expliquent qu'il devient absurde de voir les orateurs s'exprimer devant une forêt de bras levés, armés d'appareils de communication, prêts à lancer chaque mot sur les réseaux. Et si on essayait de se concentrer, mmmh? D'écouter plutôt que d'enregistrer? De comprendre plutôt que de diffuser? Bienvenue à une expérience sensorielle fascinante et absolument inédite: vivre un événement en présence réelle. Avec son propre cerveau, sa propre perception, sa sensibilité unique. Quel défi! Qui en est capable?

Hum! L'événement est prévu pour décembre. Vous croyez que je devrais prévoir une désaccoutumance progressive pour tenir cinq heures loin de mon smartphone?

 

17/10/2015

Yeux de vache

À chaque fois que je passe dans un pâturage, je pense à la déesse grecque Héra, réputée pour sa beauté légendaire et surtout ses yeux de vache, un compliment qui, à époque, soulignait le charme de grandes mirettes profondes, généreusement ourlées de cils longs et recourbés, comme deux éventails langoureux. Du coup, j'approche les majestueuses ruminantes bien en face, d'une part pour leur signifier de garder leurs distances face à l'intruse que je suis, d'autre part pour chercher, dans leur regard, les traces de divinités ancestrales. Je suis donc en mesure de confirmer: oui, elles ont de très beaux yeux.

Il me semble qu'il est temps de réinstaller la vache sur son piédestal de reine de beauté. Les cils en effet, son principal atout de séduction, représentent le nouveau champ d'exploration en cosmétique. Outre les divers mascaras qui rivalisent de brosses ingénieuses avec effet allongeant ou épaississant, on trouve aujourd'hui des sérums à appliquer en bord de paupière pour favoriser la repousse, des crèmes gainantes ou des gels lustrants. J'attends encore la sortie d'un shampooing fortifiant pour poils oculaires; au rythme où se succèdent les innovations, cela ne saurait tarder.

Je persifle, mais je ne vais pas prétendre résister à cette mode qui nous fait de l'œil. J’ai moi aussi cédé à une variante de salon de cette enjolivure: (vanité des vanités, tout n’est que vanité), je me fais faire une permanente des cils. Si, si, comme jadis pour les cheveux. Mais en version plus confortable, à recommander en fin de journée: vous dormez tranquille une demi-heure en position horizontale, pendant que la dame vous moule les poils sur une sorte de bigoudi en silicone. L'effet est discret, mais c'est dans l'âme que l'on se sent prête à des œillades de star du cinéma muet. Il ne faut jamais rater une occasion de se faire du bien à l'ego… Ma maman se moque: elle demande si, tant qu'à m'adonner à des soins aussi indispensables, je n'ai pas aussi envisagé le massage des lobes d'oreilles. Tssss, elle peut causer, elle qui, toute mon enfance, a manié la pince recourbe-cils en faisant des grimaces devant le miroir…

N'empêche! Outre les vertus esthétiques des cils magnifiés, j'aime l'idée de pouvoir, telle une vache paisible et émerveillée dans sa verdure, contempler la vie à travers des yeux en étoiles.

 

 

12/10/2015

L'amour au petit trot

Mon voisin est un joggeur. Je le croise parfois, au soleil ou sous la pluie, la foulée régulière, le souffle sous contrôle, et petit bonjour donc, de la main, sans altérer le rythme. Mon voisin se trouve aussi être professeur honoraire de psychologie clinique à l'université de Lausanne et il vient de publier un essai qui unit son double intérêt pour le corps et l'esprit: "Pourquoi courir, comment la course à pied nous révèle à nous-même" (Nicolas Duruz, Editions Médecine & Hygiène)

Mon voisin Nicolas Duruz m'épate totalement. Non seulement, il aligne les courses populaires de 20 km, plusieurs fois par saison, à 72 ans, mais en plus il parvient à théoriser sa pratique sportive et lui trouver une dimension symbolico-existencielle. Ce qui signifie déjà qu'il réussit à penser tout en suant, ce qui, croyez-moi, relève de l'exploit... Je vous fais grâce du détail scientifique de son propos (un peu jargonnant, il faut admettre) pour en venir à l'essentiel: celui qui court, le fait surtout dans un acte de générosité pour autrui. La chose n'est pas vraiment formulée de façon aussi directe dans le livre, mais c'est ce qui ressort clairement entre les lignes et c'est  que nous a raconté le même Nicolas Duruz, un jour que nous arrivions tous les trois - lui, mon homme et moi, liquéfiés mais contents de nous après un petit trot forestier - en même temps devant nos portes respectives. En gros, a-t-il soufflé en se tenant les côtes, ce n'est qu'une fois réconcilié avec lui-même, après avoir ressenti la griserie des muscles en action, après s'être oublié dans le mouvement, après s'être fondu dans l'air respiré et le paysage parcouru, que l'humain parvient à se libérer de l'angoisse d'être-lui même et à s'intéresser à autrui. Il devient alors un compagnon charmant et disponible. Nicolas Duruz va sans doute détester la manière dont je vulgarise son propos, mais j'ai immédiatement adopté cette théorie.

Ceci est donc un message personnel à mes (fort nombreux) amis non-coureurs. Merci de continuer à endurer - avec votre mine polie, comme si je ne vous cassais pas les pieds - mes diverses anecdotes de pulses affolés, de courbatures, de doutes face à la prochaine course... Je vous suis infiniment reconnaissante de m'accorder parfois ces cinq minutes de récit en soirée. Je sais bien que je pourrai parfaitement courir sans jamais en parler. Mais vous me connaissez: je suis de nature expansive et si je vous raconte ces petits riens qui représentent le summum épique de l'aventure joggeuse, c'est pour ne pas vous laisser oublier que je cours aussi, au final, pour vous être agréable. Prenez mes digressions comme une manière de vous dire tout ce que je suis prête à endurer, par amour pour vous.

03/10/2015

J’ai les crocs

J'ai failli manger de la nourriture pour chien. C'était jour de marché bio à Prague, dans un quartier à peine décentré, pas encore ripoliné par les promoteurs immobiliers mais déjà très bobo. En flânant donc entre les stands, j'ai avisé de grands bocaux remplis de copeaux de viande séchée: cerf, bœuf, dinde… Tiens, ça se mange séché, la volaille? Un joli barbu propre sur lui préparait des mélanges sur demande, dans des cornets en papier très classieux, un peu comme on sert les frites en Belgique. Il fermait l'emballage d'un autocollant figurant un basset stylisé - un concept mignon et frais, je me suis même demandé où trouver un verre de vin blanc, pour improviser un apéro en plein air. Ce n'est que dans la file d'attente que mes neurones, sans doute en mode flânerie, ont finalement établi une connexion. Et pourquoi donc l'endroit s'appelait-il «bar à chiens» - humour tchèque? Et pourquoi étais-je soudain entourée d'un lévrier à gauche, d'un setter à droite, avec un boxer, bave à la babine, droit devant?

Du coup, quand mon tour est arrivé, plutôt que d'acheter, je me suis improvisée propriétaire canine curieuse. Hé, je n'allais tout de même pas avouer que je m'étais trompée de friandise et avais, l'espace de quelques minutes, convoité des presque croquettes… Voici donc ce que j'ai appris: Jana et Jirka sont un ancien couple d'agriculteurs reconvertis dans l'alimentation saine pour chiens et, en mai dernier, ils ont lancé la petite entreprise 4nohy (4 pattes) qui entend fournir de la viande locale, traitée respectueusement aux «chéris velus». De la «viande honnête» disent-ils, parce que tout de même, on ne peut pas s'intéresser à la provenance de sa propre assiette tout en fourguant des boulettes en sauce fabriquées en Chine à son alter ego sous la table, n’est-ce pas? J'ai affiché une mine préoccupée et empathique pour la circonstance - c'est vrai, l'heure est grave: et si Médor boulottait du cartilage comme les enfants qui se goinfrent de nuggets bon marché? Quelle horreur… Vous noterez au passage que les cures d'huile pressée à froid représentent de formidables compléments alimentaires: l'huile de chardon est parfaite pour nettoyer le système digestif, celle de saumon ravive merveilleusement l'éclat du pelage. En alternance, une semaine sur deux, quelques cuillers dans la gamelle, pour assaisonner les copeaux… Je ne suis pas certaine que ma précieuse huile d'olive des Pouilles se présente dans un plus joli flacon que ceux exposés sur le comptoir.

J'ai donc quitté le marché perplexe et bredouille. Il n’y a pas de doute: Prague est en voie de gentrification… À côté, il y avait un stand avec du riz, du quinoa et autres semoules, dans de très jolis emballages à l'ancienne. Je n'ai pas acheté. Je me méfie: et s’il s'agissait de graines pour les perruches?

 

All the posts