26/09/2015

Pâtes au pot

C’est sans doute la recette la plus partagée sur les réseaux sociaux: les «one-pot pasta» - les pâtes tout en un. Comme la poule-au-pot ou le pot-au-feu. Les commentaires sont étonnamment élogieux pour cet outrage à l’esprit italien, qui évoquent une sauce crémeuse juste ce qu’il faut, une cuisson sans graisse et un mélange de saveurs tout à fait prometteur. Je vous la fais courte: l’idée remonte à 2013, quand la Martha Steward, la déesse de l’Olympe audiovisuel américaie, protectrice de la vie domestique, s’est mise à publier des vidéos d’elle, coiffée de son brushing rassurant, en train de préparer une révolution dans la casserole. Pensez seulement: elle jette en vrac, dans 4 tasses et demie d’eau froide, des spaghetti crus, de l’oignon haché fin, de l’ail émincé, des tomates cerise coupées en deux et quelques bouquets de basilic. Et hop, tout cuit ensemble, 9 minutes à partir du moment d’ébullition, avec l’amidon comme liant. Il faut voir Martha, la mine gourmande, servir son œuvre à la caméra, en lui demandant: «Is it enough for you? – As-tu assez?»

Inutile de préciser que les foodistas américaines se sont mises dare-dare à ce fabuleux accélérateur du temps et que les Européens sont en train de succomber en masse. Depuis le début de l’année, le hashtag onepotpasta ouvre un champ visuel hautement créatif,  avec profusion de jolies photos aux couleurs pimpantes. Les bouquins s’y sont mis aussi. Mais les perspectives gustatives restent effarantes. Gare à l’avalanche de courgette, citron, champignons, blancs de poulets, saumon, olives, mozzarella… Et bouillons joyeusement tout ce fatras dans un pot commun.

Je vois bien l’intérêt de raccourcir la corvée vaisselle pour allonger les soirées. Mais je croyais que les pâtes représentaient justement un plat plutôt économe en récipients. Généralement, avec une planche à découper, un couteau, une casserole, une poêle et une râpe à fromage, on s’en sort sans trop de temps dédié à l’eau mousseuse. Alors, laissez-moi faire un petit calcul: la fameuse recette magique fait l’économie de (je compte mes doigts)… un ustensile sur cinq. Fête! Au moins 73 secondes de gagnées dans le rangement de la cuisine! Honnêtement: je refuse de manger de l’oignon cuit à l’eau pour si peu.

Mais je vais me montrer brave fille: moi aussi, j’ai une recette à casserole unique. Je l’ai empruntée à une absolue rigoriste de l’orthodoxie italienne, ce qui lui confère en prime une légitimité culturelle. La voici: cuire les pâtes dans beaucoup d’eau bouillante, comme d’habitude, puis les égoutter et leur ajouter des légumes coupés en dés, selon l’inspiration du tiroir inférieur du réfrigérateur, tomates, courgettes, poivrons… Simple, cru, rapide, facile. Sel, poivre, basilic frais. Et mélanger, pour le moelleux, avec une bonne cuiller (ou deux ou trois…) de mascarpone à même le pot. Je devrais me faire des mèches et poster une vidéo sur YouTube, non?

19/09/2015

Un amour de journal

«Je veux que tu reviennes!» C'est un cri du cœur, une complainte amoureuse, une supplique éperdue, presque un refrain de Johnny Halliday. «Want you back!» - en langage épris universel. Et pourtant, ce mot arrivé dans la boîte réception de mon courrier électronique n'émane pas d'un quelconque amant éconduit sur un site de rencontres, ni même d'un humain abandonné en vrai, et il n'a pas été rédigé sur du papier parfumé, avec une plume trempée dans le sang. Non, voici simplement le message de rappel du quotidien New-York Times, auquel j'avais souscrit un abonnement en ligne d'une année, que j'ai omis de renouveler. Peu après l'échéance, les mails ont commencé à se multiplier, avec une montée en fréquence et en puissance, qui a abouti à ce hurlement de douleur silencieux, accompagné d'une offre de rabais de 50%. Honnêtement, ça vaut la peine de jouer les princesses et de se faire désirer, tant pour les grandes déclarations que pour les économies réalisées.

Ma subite relation passionnelle avec le NYT montre plusieurs choses. D'abord, évidemment, que la presse est prête à tous les gestes désespérés pour garder ses quelques lecteurs payants - ce n'est pas un scoop. Mais aussi que ce que l'on appelait un «contrat de lectur » entre journalistes et curieux des nouvelles du matin évolué vers une toute autre approche, celle du lien affectif, de la codépendance amoureuse. Tous ensemble dans la même barque, chérie ne me laisse pas couler! Ensuite, ce ton montre à quel point nous sommes tous des cœurs d'artichaut: je ne suis sans doute pas la première à avoir eu la flemme de régler ma facture et si donc le service commercial m'envoie un message pareil, c'est qu'il a marché avec d'autres. On a beau savoir que le texte implorant a été généré automatiquement par un ordinateur sans état d'âme, il fait tout de même sourire au saut du lit. On s'ébouriffe les cheveux d'une main satisfaite, on relève le menton... Et on dégaine sa carte de crédit.

Je me suis réabonnée, naturellement - comment résister? Mais l'année prochaine, à la même date, j'attends au moins une invitation personnelle du rédacteur en chef. Non mais!

 

 

12/09/2015

On n'est pas des chiens

La beagle anglaise de mon coiffeur favori s'appelle Hanna-Louise des Babines de Diamant. Comme son patronyme à rallonges le laisse entendre, elle a intégré des manières souveraines et part du principe que le salon relève de son territoire personnel. Non qu'elle y ramène des grives entre ses dents, mais disons qu'elle n'est pas prête au compromis, quand il s’agit de se partager l’espace. Et c’est ainsi que la chienne fait souvent office de tapis, aplatie de tout son long bienheureux sur le sol, au milieu du passage. Un sommeil insouciant, profond et suave, tellement abandonné, que les clientes sont parfois tentées de renoncer à l’enjamber, pour aller plutôt l’agacer du bout de l’orteil. C'est vraiment trop injuste de pouvoir dormir ainsi en pleine journée.

Le pourrait-on aussi? La pause horizontale est souvent tentante: mmmh, cette moquette moelleuse entre deux bureaux… Ou ce pan de pelouse de l'autre côté de la fenêtre, avant que l’automne ne vienne. Oh, juste dix minutes, allez… Les théories sont récurrentes sur les bienfaits des siestes éclairs, mais dans les entreprises on ne passe pas à l’acte.

En fait, je comprends bien pourquoi. Il y a quelque chose d’infiniment intime dans le sommeil et cette transparence n’a rien à faire en public. Sur les vols long courrier, je tire ma couverture jusqu’aux cheveux, pour disparaître sous elle. Partout ailleurs, je lutte bravement (parfois absurdement et vainement…) pour ma dignité, à coup de pastilles à la menthe et de café serré. Pas question de livrer à des inconnus cet écran candide qu’est un visage endormi. Tenez, regardez autour de vous dans un train. Là, dans le balancement syncopé, chacun sent ses paupières tomber et ses barrières sociales avec. Le résultat n’est pas toujours glorieux. En face de moi, l’autre jour, un jeune cadre avait suspendu son veston à rayures au crochet et dormait bien droit, pour ne pas froisser sa chemise. Son visage, secoué de soubresauts, inquiétait un brin tout le compartiment: elle n’avait pas l’air rigolote, la séance à laquelle il se rendait peut-être… Plus loin, un grand frisé, moins respectueux de sa garde-robe, étreignait son imperméable froissé comme un oreiller ou un doudou, double menton étalé et bedaine relâchée – un peu de tenue, que diable.

Un humain endormi est vulnérable. Son corps en raconte toujours trop sur lui. C’est peut-être pour cela que je suis un peu jalouse de Hanna-Louise. Quand elle dort, que son pelage brillant se soulève et s’abaisse en douceur, on ne voit qu’une chose: un chien heureux.

 

 

07/09/2015

Arrêtez vos salades

Je vous y prends: les deux mains dans le saladier, à secouer les feuilles vertes juste pour le plaisir, avant de les bonifier d'une tombée d'huile d'olive extra-vierge et de quelques gouttes de balsamique. Trois graines par-dessus le tout, peut-être? Arrêtez-moi ce cirque tout de suite! Vous ne voyez pas que vous êtes en train de détruire la planète?

Depuis quelques semaines, la salade vénérée par tout(e) aspirant(e) à la minceur a comme un goût amer. Et ce n'est pas parce qu'il y a de la chicorée dans le mélange. Dans ma cuisine, la mise au pilori a commencé au début de l'été, quand mon aînée (faites des enfants…) est revenue de l'expo universelle de Milan. Dans le pavillon italien, une sorte de supermarché du futur permet de comparer l’empreinte carbone de diverses denrées. La pollueuse la plus hurlante est la laitue en sachet, celle dont on ne mange que les délicats petits cœurs jaunes et tendres - ma favorite. Confrontée aux chiffres brutaux de ce que moi, personnellement, je détruis chaque an (pourquoi diable n’y a-t-il personne d’autre, dans cette famille, à se coller aux courses?) j'ai dû battre ma coulpe et modifier mes schémas. Finie, la salade préparée en trois secondes en déchirant simplement le plastique, me voilà en train de laver et essorer la verdure, après avoir fait un crochet chez le paysan du coin, pour être certaine d'être du bon côté de la ligne verte. Et ruminons joyeusement les grosses feuilles foncées de notre bonne conscience…

Fais-je tout juste maintenant? Vous rigolez! Ça devient viral sur les réseaux sociaux: le concept même de salade est à bannir d'urgence. Tout ce feuillage gorgé d'eau prend trop de place dans l'agriculture mondiale, demande de l’arrosage en excès et engendre des déplacements disproportionnés pour un apport nutritionnel qui se réduit le plus souvent aux calories contenues dans la sauce. C'est valable pour les concombres et les radis aussi. D'un strict point de vue rationnel, nous disent les stratèges de l’alimentation de demain, gourmands et producteurs feraient mieux de se rabattre sur le maïs et la patate.

Et zut! Évidemment que diététiquement parlant, la salade c’est zéro! C'est bien la raison principale  pour laquelle j'en mange. Vous en connaissez beaucoup, vous, des produits à mâcher inoffensifs qui vous aident à ne pas vous resservir de lasagnes? Mais voilà, tout à coup la salade est devenue un luxe dispendieux pour nantis prêts à payer pour manger du vent. Et hop, un snobisme de plus…

All the posts